Francis Picabia

Francis Picabia, né en 1879, mort à paris en 1953 fut peintre, dessinateur, écrivain, se présentant lui-même comme « artiste en tous genres ».

Poèmes et dessins de la fille née sans mère, Allia, 2024.

Mais qu’est-ce que ÇA veut dire dans ces poèmes dédiés « à tous les docteurs neurologues en général » et plus spécialement à trois d’entre eux? Que veut donc dire le ça de cet homme qu’à son époque (la première éditions date de 1918) on disait neurasthénique et qui choisit pour se dire une autrice fictive à l’existence énigmatique. Faits de mots et de lignes, les poèmes, les dessins sont de petites machines animées d’une dynamique dont la fantaisie et l’humour tiennent à distance le fond de tragédie. Dans leurs mouvements, les seconds se verticalisent plus librement que les premiers soumis aux conventions de l’écriture. Une impulsion est donnée par le titre mis en tension avec la suite où s’élancent convulsivement des mots qui font phrases, syntagmes, lignes, s’activent mutuellement, se juxtaposent, engendrent des images électriques souvent impossibles à visionner (« Voilà mon vêtement en cerf-volant de miel glacé »). Certaines formulations prennent de fausses allures de sentences (« La vérité de l’âme / Est la grande lâcheté de l’orgueil académique ») ou d’énigmatiques paroles d’oracle (« Je veux demain assorti / À une feuille de draps brodés / Dans la ville russe »). On ne peut s’arrêter sur aucune au risque de perdre la dynamique de l’avancée, vitalité d’une écriture conduite par en-dessous. À lire d’une voix forte, ferme et assurée pour s’y relier.

Francis Picabia, Poèmes et dessins de la fille née sans mère, Allia, 2024.

Martine Audet

Martine Audet, née à Montréal en 1961, est aussi plasticienne et photographe. Elle vit au Canada.

Formes utiles, Noroît, 2023.

Un accident de lecture introduit ce recueil, l’autrice lit sur une lettre qui lui est adressée: « le monde n’était pas tout à fait fermé » au lieu de « la ronde », une ouverture qui laissait un passage pour l’écriture, « Je donnais aux mots la puissance d’être / avant d’être, / de croire / avant d’y croire. ».
Suit un long monologue introspectif scandé en poèmes de huit à dix lignes qui, comme face à un mur qui n’est pas « le long mur d’une pensée », disent la présence au monde. Le je, omniprésent, n’est pas sujet d’un jeu narcissique (« Au bord de moi-même, / j’éteins la lampe ») mais un je qui s’élance, s’expose, se risque même jusqu’à l’incompréhension et nous en rend témoins. Si l’écriture est action avant compte-rendu , elle n’est cependant pas logorrhée.
Les pages de poèmes sont précédées de dessins réalisés par l’autrice, de tondos qui creusent le blanc à la manière d’oculus au travers desquels on voit s’agiter une foule de particules tracées au fusain qui rappellent les champs de batailles d’Henri Michaux. Le monde en effet n’est pas « tout à fait fermé ». Conduite par l’intranquilité, Martine Audet « passe de l’autre côté du hasard » et comme Alice ne cesse de poser des questions.
Il y a du tragique dans ces textes qui s’ouvrent au lecteur en protégeant leur énigme.
Le poème suivant m’a ouvert une porte sur les intentions de la poète qui m’a donné confiance en une parole nourrie par une histoire de « fille sans fenêtre »:
« N’ai-je fait que répondre / à des questions jamais posées? / Je détache du souvenir, / quelques instants. / Ils ont pour lames, / l’usure, / un vœu qui s’éteint / telle une révélation. ».

Martine Audet, Formes utiles, Noroît, 2023.

Jacques Vincent

Né à Nîmes en 1950, Jacques Vincent vit à Douarnenez.

Il pleuvait ce jour-là, Voix d’encre, 2023.

Recension de François de Cornière:
J’aime quand un écrivain (poète, nouvelliste, romancier – peu importe) invite le lecteur à le suivre dans ses promenades, dans ses regards, ses pensées aussi. Avec IL PLEUVAIT CE JOUR-LÀ j’accompagne Jacques Vincent, parfois à côté de lui, épaule contre épaule, parfois légèrement en retrait, juste « derrière ». Je partage avec lui des moments fugitifs, je vois des détails que j’aperçois comme lui. Ou d’autres qu’il me révèle, alors que je serais peut-être passé à côté, sans les voir. Mais une fois écrits, ces moments ne s’effacent plus : ils durent.
Il y a eu le titre qui m’a tout de suite parlé (nous sommes de la même mer tous les deux, même si en Bretagne, comme chacun sait, il ne pleut jamais). Il y a aussi le sous-titre qui me plaît et me fait sourire : on peut changer le f d’infime en t d’intime, ce n’est pas une coquille ( !) c’est la vérité. Dans les deux cas on garde le même cap, ouvert sur la vie de tous les jours…si on sait voir et l’écrire bien.
Jacques Vincent a le regard d’un photographe (on pourrait dire aussi celui d’un peintre plutôt maître dans l’art du croquis) ou d’un cinéaste qui pratique l’art de l’arrêt sur l’image, hop, sans insister. C’est capter le bon moment, celui qui touche. Et voilà !
Jacques Vincent emploie les mots « Plan », « Séquence », « Photo », « Dessin », «Photographe », « Cinéma » etc. Il partage avec moi, lecteur, des petites scènes de vie, le temps de 5 vers = des quintils. Il y a des gens qui passent, des femmes, des hommes, des enfants, des couples. Des plantes, des arbres, des animaux, des bestioles d’ici ou d’ailleurs. Des rues avec leurs noms, des écrivains (réunis parfois dans une photo rêvée !), des prénoms d’inconnus, des titres de poèmes qui comptent. Tellement de petites-grandes choses qui font l’histoire d’un homme.
Donc, tout est extrêmement simple dans les quintils de Jacques Vincent : des mots directs et des pensées profondes. Dans un poème il évoque la chambre d’enfance. Et là, il parle à l’oreille,
à mon oreille en tout cas :
Des pas dans la rue / des volets qu’on tire / ombres mouvantes sur le plafond de la chambre/
de grandes questions sous les paupières/ sans mots pour les énoncer.

C’est cette infime intimité qui me touche. Dans ce poème comme dans tant d’autres. Oui, les « grandes questions sous les paupières ». Même quand on a les yeux ouverts, avec une légère dose d’humour. Jacques Vincent les a maintenant les mots pour les énoncer. Les énoncer simplement, dans des poèmes. Et ce n’est pas facile d’être aussi juste.
Rien que cinq vers (4 + 1 détaché des précédents). Une leçon qui mérite qu’on s’y arrête. Qu’on se dise « on va essayer de faire pareil » ! Alors on regarde autour de soi, on prend son temps, l’œil prêt à découvrir on ne sait pas encore quoi… Ensuite, on essaie quelques mots, toujours avec la gomme en main… Vous verrez, c’est là que ça commence. Et c’est là que je recopie ce dernier vers du quintil intitulé « Absence » ((p24) :
« je laisse sur le seuil trois points de suspension ».
Et j’ajoute, pour finir, cet autre cinquième vers d’un quintil, comme un clin d’œil, ici-même :
« le rendez-vous n’est pas ailleurs. »

François de Cornière

Jacques Vincent, Il pleuvait ce jour-là, Voix d’encre, 2023.