Monique Domergue

Née en 1947, Monique Domergue, longtemps enseignante à Roman-sur-Isère, vit toujours dans la Drôme.

Si tu veux vivre avance, Atelier du Hanneton, 2015.

« Ils avancent, ils arrivent, les voilà / avec le poids du fardeau sur l’épaule / le fardeau visible / celui de la misère et de l’espoir ». Ils sont les arméniens ayant fui le massacre de 1915 (tchar’t) que le gouvernement turc s’obstine à refuser de nommer génocide.
Ce livre bilingue, traduit en arménien oriental par Karine, composé en typographie au plomb par un éditeur-imprimeur est autant fait pour le plaisir de l’œil que pour celui du toucher. C’est un récit choral écrit pour être oralisé à partir des transcriptions de témoignages de descendantes et descendants de celles et ceux venus trouver refuge entre 1922 et 1923 dans la commune drômoise de Roman-sur-Isère.
Venus « d’Alep ou d’Antioche / d’Istambul ou de Samos / de Beyrouth ou de Jérusalem », ils alimentent en main d’œuvre une région industrielle. Les voilà « orientaux désorientés », formant communauté dans les quartiers de la basse ville, « pauvres parmi les pauvres / simplement ». Une voix narrative associée à celles de nombreux et nombreuses témoins nous content comment elles et eux, dont les noms « portent les stigmates de l’histoire se sont peu à peu intégrés tout en préservant leur « arménité ».
« Les enfants d’Haïk et d’Ourartou / se souviennent encore / ils continuent de parcourir en rêve / les hauts plateau d’Anatolie / et chérissent le parfum du vent / lorsque l’abricotier / fleurit ».

Monique Domergue, Si tu veux vivre avance, Atelier du Hanneton, 2015.

TAMURA Ryûichi

Né en 1923 dans la région de Tokyo, Tamura Ryûichi est mort en 1998.

Le monde sans les mots, éd. La Barque, 2020.

« Je découvre le monde sans les mots par l’usage des mots ».
Tamura Ryûichi avait dix-sept ans lorsque furent anéanties les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Sidération. La rédition de l’empereur met fin à la guerre et force la Japon à un régime démocratique. Rupture brutale avec le monde ancien qui oblige les poètes de cette génération, pris dans l’inévitable vortex, à interroger le sens et sa perte.
Ce livre rassemble une série de recueils publiés entre 1956 et 1967. Pour l’auteur qui révèle « Qu’à écrire un simple poème / Je souffre d’acrophobie », la poésie, devenue « l’histoire d’une inéluctable défaite » est le moyen d’explorer ce temps nouveau, de l’interroger quand, au bord de la « falaise Modernité », il est confronté au vertige.
Le vertige, il me le fait éprouver, m’en rend témoin et « … être témoin c’est faire l’expérience […] c’est ressentir la pensée avec son être ». Cependant, d’où il nous parle, il peut affirmer « Je ne tomberai plus jamais parc’ que / me perdre est mon unique propos ». Sa poésie s’avance par fragments (« je ne peux que décomposer les choses ») et souvent par anaphores tel l’aveugle vers l’invisible qui questionne son chemin à chaque pas. Il interroge ce qui existe (« …destruction et prolifération / Ce qui existe est recréation et fragment »).
La langue même gagnée par l’effroi, hantée par les scories de la catastrophe s’exonère d’un sens qui n’a plus cours: « Comme on coupe son whisky avec de l’eau / Je ne saurais couper les mots avec du sens ».

TAMURA Ryûichi, Le monde sans les mots, éd. La Barque, 2020.

Hend Jouda

Née à Gaza en 1984, Hend Jouda est réfugiée en Égypte depuis 2024.

Gaza Ö ma joie, Héros-limite, 2025, (traduction: Mireille Mikhaïl et Henry Jules Julien).

« Pas d’alliance entre moi et l’obscurité qui frappe / […] / J’étire mes artères vers le soleil / Comme un arbre ». Ainsi, avec courage, contre ceux qui « voulaient et veulent toujours que ce soit une terre / sans habitants », se tendent vers la lumière les poèmes de Hend Jouda.
Elle veut reconnaître en ces épreuves un possible chemin de transformation (« Certains chagrins nous rendent heureux »), donne parole à la ville de Gaza pour nous dire ses « jours qui semblent ne plus passer », ses déceptions (« Nous savons seulement que / La civilisation humaine perd conscience ») et un désarroi proche de la folie (« Je marche en moi avec l’assurance des fous / Comme un papillon approche sa mort en dansant »). Elle formule une supplique (« Ne nous abandonne pas à tes crocs errants ») à ce monde qui « nous roule dans un joli papier et nous fume / Nous laisse cendre sur les trottoirs sales » et dans sa lassitude imagine un retour aux origines (« Montre ta côte manquante / Je veux retourner dans ta cage thoracique / Je n’en peux plus de ce manque »).
Par ces textes, nés du fond de l’obscurité, nous apparaît Gaza et ses lumières, ses lumières qui résistent malgré tout: « Elle — femme amoureuse / Fille déjà mûre / Mère qui n’a pas de mère / Au lait tari / Ne nourrit ni ne chante / Mais elle brille… elle brille ».

Hend Jouda, Gaza Ö ma joie, Héros-limite, 2025,
(traduction: Mireille Mikhaïl et Henry Jules Julien).