Benjamin Guérin

Né en 1983, Benjamin Guérin vit en Aubrac.

Quand nous étions des loups, éd. de Corlevour, 2024.

Une visite de loups dans la bergerie de Benjamin Guérin est à l’origine de ce recueil construit « en suivant les loups plus loin encore que s’estompait leur pas ». S’il en peut déplorer les pertes de son troupeau, cette intrusion du sauvage anime l’écriture. Sauvage que « nous avons rejeté au loin », auquel nous laissons de moins en moins de territoires et de place en nous (« existe-t-il un humain capable d’accueillir en lui le sauvage? »).
Parfois pamphlet teinté d’ironie quant à l’état de monde d’où « il nous faudra partir », nous qui pour nous nourrir avons oublié « l’évidence du sang » pour ne voir la mort que « derrière nos emballages », les textes se déploient en six séquences. Benjamin Guérin a « remis la peau du loup / pour avancer dans les pas du monde » et choisit pour cela le moyen du poème. Il nous rappelle dans ces pages où se glissent les belles estampes de Robert Lobet que « le sauvage // n’est ni le bien ni le mal » et se fait oracle pour nous annoncer un au-delà possible de l’anthropocène (« ils sont venus les loups / nous montrer le chemin / comme des dieux égyptiens »).

Benjamin Guérin, Quand nous étions des loups, éd. de Corlevour, 2024.

Florence Saint-Roch

Née en 1965, Florence Saint-Roch vit à Saint-Omer.

Cartographies, éd. L’Ail des ours, 2024.

« Quand le monde s’étrécira / il faudra faire avec les vestiges les reliefs / les lettres rescapées sur un radeau ».
Ces textes s’appuient sur des cartographies réalisées par l’artiste Nicolas Blondel sur les pages d’un livre altérées par un séjour prolongé dans un jardin. Les saisons, la pluie, le vent, les végétaux, les insectes et les vers en sont co-auteurs.
Florence Saint-Roch s’en empare en s’immisçant à l’intérieur de ces cartes, les amplifiant, les prolongeant, les éprouvant pour se fondre dans les paysages qu’elles dessinent. L’écriture en mouvement, à la vivacité d’un récit d’aventure, décrit, commente et extrapole. Elle a pour sujet un pronom impersonnel plus étendu que l’autrice elle-même qui participe à construire ces paysages. Un sujet qui se laisse atteindre par les formes, les couleurs, les senteurs, les mots qui lui apparaissent: « on s’échauffe on s’emporte / on entre en combustion ». Un sujet qui s’émerveille: « la rivière prend feu / son parfum sauvage et violent ».

Florence Saint-Roch, Cartographies, éd. L’Ail des ours, 2024.

Dominique Quélen

Né en 1962 à Lorient, Dominique Quélen vit à Lille.

Matière, Flammarion, 2025.

« La poésie perce et atteint par accident la partie molle de la jambe qui empêche. Elle se dirige avec pour guidon les bras. Il faut qu’il y ait en tout une chose plus courte, un mot ou un mauvais assemblage de mots dans la langue. »
Comme dans ce passage qui se donne comme art poétique, l’humour n’est pas rare dans ces textes qui semblent avoir été écrits dans le secret d’une chambre aux volets clos. Huit séquences de pavés de prose dont la plupart sont arrêtés à onze lignes et disposés en têtes et pieds de pages de manière à ménager entre eux un blanc (un silence) d’identique dimension. Des proses aux allures d’exposés, la plupart adressées à un lecteur ou une lectrice non désignés, qui exposent leur auteur en laissant émerger des motifs autobiographiques fragmentaires souvent récurrents: le vélo, la piscine, la nage, l’accident, la vase, le frère, un gros garçon, une chute, le trou, la langue, le poème, un autre en soi…, et des indices d’une histoire familiale douloureuse.
Sens sans cesse dérivant et syntaxe souvent chahutée, l’écriture peut dérouter mais ces poèmes portent aussi une matière sonore qui invite à y poser notre propre voix pour mieux les entendre.

Dominique Quélen, Matière, Flammarion, 2025.