
Baie des plumes


Rose Ausländer, née en 1901 dans une région qui fut avalée par la Roumanie puis par l’Union soviétique, jusqu’à sa mort en 1988 mena une vie d’apatride.
Le rêve a les yeux ouvert, éd. La Barque, 2026, traduit de l’allemand par Hugo Hengl

« Ressuscitée / dans le Tout / je suis / une créature / de mots ».
Des poèmes de peu de mots (à l’os dirait-on) qui tracent des sentiers de pensées rêveuses (ou de rêveries pensives). Nourris du quotidien d’une nomade apatride (« Ma maison quittée / j’habite le mot »), ils le transcendent et l’enchantent par la légèreté de leur souffle et leur fulgurance parfois. Témoins d’instants en suspension, les vers sont très courts, parfois réduits à un seul mot. « Certains mots rayonnent // d’autres m’observent / par magie noire ». Ce rayonnement transmis au-delà du poème (« Je sens une présence / je sens / la présence du mot ») lui confère une force d’évidence qui certainement participa à aider l’autrice à « trouver sa place / dans le jour ».
Pour elle qui proclame « Étonnement / ma patrie », quand « Ne reste / que la / consolation des rêves », le poème devient seul territoire habitable.
Jean-Pierre Nedelec vit à Douarnenez.
Bonne nuit, Chipie la galette, éd. La Part Commune, 2026.

Dans ce recueil, Jean-Pierre Nedelec entretient un « papotage d’outre-tombe » avec Maryvonne, sa compagne emportée par un cancer. S’appliquant à « raviver ces vieux éclats de vie » il y fait part des souvenirs qui lui reviennent de leurs périples de cyclistes à travers l’Europe, de leurs galipettes de vieux amants « fesses à l’air, bite au vent ». Lorsqu’il voyagera seul, elle sera son « pilote » à distance par voie et voix de téléphone portable.
Auprès de la tombe du cimetière marin de Tréboul (« le Koulineg à gauche, l’île Tristan voisine, que demande / le petit peuple des morts s’il se prélasse en tel paradis »), il lui lit ses feuillets où sont évoqués aussi bien des moments de grâce (« rien d’autre, le silence, le calme parfait, rien d’autre / Maryvonne peint ») que leurs « séquences misérables ».
Dans ces « parlottes post-absence », à cette femme à la fois fleur bleue ( « tu aimais dire Mon fiancé ») et rebelle et dont on devine le rire il fait répondre: « à prétendre parler de moi, vous l’entendez? Il ne parle que de lui ».