Alain Wexler

Alain Wexler vit dans le Beaujolais. Il est le généreux éditeur-imprimeur de la revue Verso.

La tentation, éd. Henry, 2018.

« Le nom ne pouvant être limé / Je limerai la chose / Pour qu’elle lui ressemble / […] / La lime façonne l’objet / dont il ne restera que le nom. ».
Je lis ce premier poème du recueil comme métaphore de l’écriture d’Alain Wexler. Les «  mots ne sont que limaille et copeaux » et faisant fi du sens commun s’abandonnent aux vents de l’analogie, de l’association, de la polysémie. Ainsi se déroulent sous nos yeux de lecteurs un mouvement vertigineux de permanentes mutations, une aventure langagière qui nous fait glisser du train de nuit à l’accordéon, de la pierre à l’escalier, de l’escalier à l’escargot, de la cuiller à la proie, du toit au champ de blé en passant par les ongles des femmes, de l’œil à l’œuf, de la pomme à la « robe sur balançoire » quand les arbres « poussent dans le ventre du ciel ».
À l’ordre des choses se substitue un chamboulement jubilatoire qui met dans tous ses états notre représentation du monde et nous conduit par exemple jusqu’à cette évidence que « l’eau serait un vêtement parfait si elle n’était un contenu. ».

Alain Wexler, La tentation, éd. Henry, 2018.

Hélène Miguet

Hélène Miguet est née en 1988 à Annecy.

gargouille, Sous Le Sceau Du Tabellion, 2025.

« Un matin je me suis réveillée gargouille et plus moyen d’en sortir ».
En sentinelle « clouée au sacré par le derrière », privée de mains, elle ne peut rien faire que dégobiller, cracher. Elle n’est plus que regard (« j’ai une épuisette au bout des yeux ») qui voit la ville de haut et comme elle voudrait « être un peu poète » elle crache des mots. Son grand âge autorise cet être de pierre issu des moraines à porter un regard à la fois aigu et distancié sur la ville.
De son écriture alerte elle donne à voir « l’homme en rade assis sur son carton » sur lequel se lit le mot fragile, la femme aux dreadlocks et piercings (certainement sorcière), le vieil homme devant la pharmacie, « le kebab d’en bas », « la prostituée du coin de la rue », le moineau mort qu’elle avait enfanté, « le monde des hommes (qui) n’est pas tendre »… Elle nous dit aussi ses rêves, son désir, la joie que lui procure la musique, les palpitations de son être au monde, sa relation à l’écriture depuis le silence qu’elle héberge. Comme en réponse à la volubilité de cette écriture, une autre, aussi brève et tendue qu’un jet de pierre, lui fait face qui prend distance sur son propos même.
 » J’écris pour inventer un lieu où grimacer en paix », ce poème d’une ligne est le dernier de cette prosopopée qui reçut le prix du Bellovidère en 2025.

Hélène Miguet, gargouille, Sous Le Sceau Du Tabellion, 2025.

Philippe Mathy

Né en 1956, Philippe Mathy partage sa vie entre la Belgique e t la France.

Pencher le cœur, L’Ail des ours, 2026.

« Paroles qui se composent à l’écoute du frisson du vent dans les feuillages ».
C’est en promeneur qu’écrit Philippe Mathy, tous sens en éveil, accueillant le soleil, la pluie, la caresse du vent, les arbres, le chant des oiseaux, un regard, ses rêves, le courant de la Loire, … Autant de phénomènes extérieurs éveillant une intériorité, une pensée qui chemine avec le pas, la conscience de  « nos vies éphémères » dont « les jours passent en courant ». Ses notes en prose chantent la nature et la « joie d’une vie solitaire et rebelle quand les loups hurlent dans la nuit de tous les médias ». Des notes révélatrices aussi d’une quête de sens, un désir de transcendance hors de toute religion, une spiritualité: « Je n’écris que nourri de ce que je vois pourtant sûr que seul compte ce qu’on ne voit pas ».

Philippe Mathy, Pencher le cœur, L’Ail des ours, 2026.