Jean Sénac, « Œuvres poétiques »

Pendant la durée du festival des minorités, les 17, 19, 20, 21, 22, 23 et 24 août à midi à l’Ivraie, nous lirons des extraits de Œuvres poétiques de Jean Sénac aux éditions Acte Sud (2019).
Jean SénacNé en 1926 à Beni Saf en Algérie d’une mère d’origine catalane et de père inconnu. Créateur ou co-créateur de trois revues : Soleil, Terrasses et Novembre, metteur en ondes à Radio Alger, il participe à la fondation de l’Union des écrivains algériens. Jean Sénac est mort assassiné le 30 août 1973 à Alger. Ce meurtre demeure non élucidé.
Le recueil publié par Acte Sud est une re-édition de celui, épuisé, de 1999, il regroupe des poèmes qui jusqu’alors étaient éparpillés dans des revues, d’autres recueils ou encore inédits. La disposition chronologique renseigne la biographie de l’auteur d’éducation catholique qui prend fait et cause pour l’indépendance de son pays et pour la révolution socialiste qu’il chantera dans des poèmes partisans. Proclamant son homosexualité, il chantera aussi l’amour des hommes. Plus tard, engagé dans l’opposition à Houari Boumédiène, les émissions de radio qu’il animait lui seront interdites et on lui refusera la nationalité algérienne qu’il avait demandée. Dès lors il se sentait menacé.
Dans l’écriture Jean Sénac va tenter de rétablir l’unité du corps et de l’âme que sépare le christianisme. Le poème devient pour lui le seul lieu de vie possible : « … On pouvait essayer de tenir le coup, de respirer dans le poème, d’être malgré ». La plupart sont adressés, à des amis, des amants, parfois à Dieu, d’autres fois au « jumeau noir en nous qui se cache et nous persécute ». Lieu du plus grand risque pour gagner l’acquittement, « Dans l’ordalie du corpoème, la bave serait-elle aussi, en fin de compte, une des données de notre « honneur » ? », à l’issue de cet ultime jugement, « nous sommes sauvés dans le langage ».
Un lyrisme porté par les élans du corps, le projette dans un rapport érotique au monde : « Je croyais n’avoir que deux bras, deux jambes, un sexe, / Tu me fais retrouver le dragon lacté / aux mille membres, les arabesques de mes sens. / Une autre parole dont le gémissement est l’inflexion première. / Syllabes sauvages et corps sauvage. »

Éditions le phare du cousseix

Julien Bosc, présent au dernier Baie des plumes, vivait dans la Creuse, au hameau Le Cousseix. Décédé en septembre 2018, il était poète et éditeur, c’est à ce titre que nous lui rendrons hommage dans les lectures des 6 et 20 juillet à l’Ivraie. Les livrets qu’il publiait, chacun en un seul cahier de seize pages non cousues, composées en linotypie sur un vergé ivoire et tirés en deux cents exemplaires numérotés, étaient des objets précieux. Ils l’étaient aussi par le choix des auteurs.


Nous en avons retenu trois : Fabienne Courtade avec Papiers retrouvés, Jean-Christophe Belleveaux avec L’emploi du temps et Antoine Émaz avec Prises de mer. Ces textes ont en commun une occupation particulièrement signifiante de la page.

Avec Fabienne Courtade, ce sont des lignes recomposées qui juxtaposent des aperçus, des entendus, des mouvements en vers séparés par des blancs, des silences dans lesquels vient s’insinuer une disparition.
« C’est un film que l’on passe / et repasse / car il manque toujours le début », comme les rêves dont Papiers retrouvés possède l’étrangeté.

Jean-Christophe Belleveaux, dans L’emploi du temps déplie, en de petits pavés de prose comptés, une pensée flottante qui s’appuie sur les preuves ordinaires  d’exister  vécues à la troisième personne du singulier.
« Le crépitement de la pluie revient au revers des alphabets, des littératures, façonne le présent (qui n’existe pas et qui dure)».

Les pages d’Antoine Émaz, décédé en mars 2019 et à qui nous rendons aussi hommage, figurent cette limite fragile en bordure d’estran où les vagues se couchent. Comme elles, chaque stance de prose revient nous toucher dans une description minutieuse des phénomènes, descriptions qui témoignent d’une présence et d’une disponibilité si particulières, « Il faut une certaine vacance de tête ».
La page devient elle-même « un espace non pas sans mouvement mais sans agitation ».

 

Guénane, « Ma Patagonie »

Les 1 et 15 juin, nous lirons des extraits de ce recueil publié en 2017 aux éditions « La sirène étoilée « . Élisabeth Pasquier se joindra à lecture du 1er juin.
Guénane, Ma Patagonie copieNée à Pontivy en 1943, Guénane Cade qui a longtemps vécu en Amérique du Sud habite aujourd’hui Larmor-Plage. Elle est auteur de poésie et de romans.
« La Patagonie est une idée / une idée trop grande pour moi / elle me recouvre m’entraîne / me malaxe me transforme ». Une initiation donc pour Guénane à parcourir ce « désert sans majesté dunaire » pour aller puiser à la source archaïque des vents, éveiller ses yeux, ses oreilles, sa langue à une conscience du monde plus ample, plus vivante, plus libre. Une renaissance en somme.
« Il faut en soi dégager des estrans / pour laisser s’insinuer la libre démesure » et la dire dans le souffle du poème. Plaine herbeuses, cordillère, glaciers, étrangetés de la géographie, grâces des faunes terrestre et marine, « la sensation ébrieuse / de la solitude millénaire » attisent un lyrisme sans emphase qui se déploie dans la simplicité de l’écriture.
«  En moi se découvre / une épaisseur géologique prête à exploser », émerveillée mais sans candeur, la poète entend les ombres qui mugissent dans le vent : indiens Patagons, Tehuelche, Yámana, Ona dont tous les feux furent éteints par tant de brutalités. « Si tu prononces / humains / pourquoi cette impression / que s’annonce un déclin? ».

 

Jacques Vincent, « La gazelle de Thomson »

Jacques Vincent, « La gazelle de Thomson », éditions RAZ, 2019.
Le 4 mai, à midi, à L’Ivraie : présentation et lecture avec l’éditeur Philémon le Guyader.
roberto_couv« La gazelle de Thomson » est un poème en prose en forme de chronique qui relate le sursaut de vie qui anima Roberto Cedrón à la fin de ses jours. Roberto est un peintre argentin qui vécut à Douarnenez jusqu’à son décès en 2018. Malade et très affaibli il s’engagea dans une ultime série de dessins prenant pour modèle une modeste chaise paillée qu’il anima en quelques cent cinquante représentations. Une trentaine en fac-similés s’ajoutent à l’ouvrage. Ces dessins seront exposés jusqu’au 15 juin à la galerie Plein-jour, 4 rue Eugène Kérivel à Douarnenez, http://www.galeriepleinjour.fr

 

Emmanuel Moses, « Le voyageur amoureux »

Les 11 et 18 mai, à midi, au café-librairie l’Ivraie, nous lirons des extraits de
« Le voyageur amoureux » d’Emmanuel Moses, éditions Al Manar, 2014.
Le voyageur amoureux 1Né en 1959 à Casablanca, petite enfance à Paris puis en Israël, en1986 Emmanuel Moses revient en France où il vit aujourd’hui.
« Qu’on se le dise » : le recueil commence par une proclamation, une annonce de bateleur et comme l’indique le titre, il y sera question d’amour, d’un amour adressé parfois mais surtout d’un état d’amour du monde et de ses phénomènes.
Dans ces hymnes il arrive d’entendre des fragments de paraboles (« L’enfant demande à son père: c’est encore loin » ) ou de prophétie (« Heureux celui qui a vu la pleine lune au-dessus de la ville plantée comme un drapeau / Comme une échelle vers le monde du rêve ou de l’esprit »).
« Le monde apparaît et disparaît autour de moi / J’apparais et disparais au milieu de lui / Je suis pourtant ancré au milieu du monde » : planté en terre, le poète nous fait la courte échelle pour entrevoir « Toute une vie hors du monde », l’au-dedans de la vitre sur laquelle il dessine (« … il n’y a que les enfants et les poètes pour dessiner sur les vitres »). Il n’est pas surprenant de croiser Khayam et Hafez, les deux mystiques persans ou de percevoir des échos du Cantique des cantiques (« Une personne parle de l’âme qui désire son Dieu / Comme le chevreuil désire un cours d’eau ») : ce voyageur, par la vitre du poème me donne à éprouver le monde et à présumer d’un sens à ses phénomènes.

Cécile A. Holdban, « L’été »

Cécile A. Holdban, « L’été », éditions Al Manar,  2017. Des extraits de ce recueil seront lus les 30 mars et 13 avril 2019 par les Louiseuses (Stéphane Carn, Elen Le Trocquer, Bénédicte Maillard) au café-librairie l’Ivraie.
Cécile A. Holdban, « L’été » 2«  Je te prends par la main / nous traversons le jour trop clair, l’abreuvoir, les volets /de bois, la robe de fillette / et tu deviens qui je suis ». Dans le première partie qui donne son titre à l’ouvrage, je me plais à considérer que c’est l’été lui-même qui s’incarne dans ce « je » et s’adresse à l’autrice.
« j’avais une faim de bois, / de chevreuil, de course et d’aubier / et les forêts naissaient au galop de mon souffle ».
L’attitude contemplative et l’attention flottante qui guide l’écriture autorise toutes les métamorphoses : « pour extraire la douleur / terrée au fond de la gorge / on peut se transformer en ville côtière / aux ruelles étroites… ».
Si la saison d’été s’éclate dans ses splendeurs : « je suis en morceau / libre puisque je chante / éparpillée dans le cosmos / fragments de miroir plantés au ciel / les étoiles nous regardent enfin », elle nous rappelle que l’immensité peut aussi prendre soin de nous. Orphée, Dionysos et Osiris sont discrètement convoqués dans cette dernière stance d’un poème qui dit aussi « l’extase des corps transformés en jardins ».
Dans le reste de l’ouvrage, « Destination inconnue » est un recueil de pensées, de portraits, d’hommages et « Santas & Santos » raconte des moments de voyage en Équateur, « pays d’une seule saison ».
Chez Cécile A. Holdban, « l’inlassable langue qui parle » le fait dans la simplicité et l’économie du verbe et le lyrisme qui sonne toujours juste (« je me glisse nue / sous l’écorce de la nuit » ) nous maintient au plus près de l’émotion.
« À la grotte de San Pedro suspendue entre deux abîmes, / on vient à la tombée du soir éprouver le vertige / dans le serpent des torches sinuant vers le ciel, ». La langue ne décrit pas l’espace, elle le crée.

 

Jules Laforgue, « L’Imitation de Notre-Dame la lune » et « Des Fleurs de bonne volonté »

Les 2 et 16 mars, à midi au café-librairie l’Ivraie, nous lirons des extraits de  l’ouvrage publié en Poésie / Galllimard (2007).
J. LaforgueNé à Montevideo en 1860 d’un père et d’une mère française, Jules Laforgue arrive en France à l’âge de six ans. C’est en autodidacte qu’il se tourne vers la littérature. Lecteur auprès de l’impératrice allemande Augusta de Saxe-Weimar-Eisenach, il passe cinq années à Berlin avant de revenir à Paris où, atteint de phtisie, il mourra à l’âge de vingt sept ans. Il appartient au groupe dit des symbolistes.
Ses poèmes sont empreints du pessimisme et de la misogynie d’un Huysmans, colorés aux teintes de Courbet et parfumés d’humour mélancolique. Le temps y est météorologique avec des ciels bas de dimanches hivernaux.
Des formes telles que l’ode, la ballade, la complainte, la chanson, d’une métrique classique (alexandrins, octosyllabes, …) en rimes plates, croisées ou embrassées, sont souvent bousculées par l’utilisation d’expressions familières et de la langue parlée : « Tout n’en vient pas moins à la mort / y a pas de port ». C’est peut-être aussi de la fréquentation du Club de Hydropathes qu’il s’autorise allitérations burlesques (« Elle aime tant errer tard ») et calembours « Qui nous suivent […] ainsi que des Langes gardiens ».
Détours par l’humour et l’autodérision, les fantaisies d’un imaginaire en réplique à « Des Sphinx brouteurs d’ennui aux moustaches d’airain » et les jeux qui doivent leur goût à ceux de l’enfance (« […] qu’ils sont fous / Les albums ! et non incassables mes joujoux ! »), ne sont en rien des fuites et n’excluent ni la gravité ni la lucidité de leur auteur. « Mais peut-il être question / D’aller tirer des exemplaires / De son individu si on / N’en a pas une idée plus claire? ».
Aussi conformes à l’air de leur époque que soient certains poèmes de « L’Imitation de Notre-Dame la Lune », par-delà les influences traversées jusqu’aux vers libres dont on dit qu’il fut l’inventeur, l’écriture de Laforgue, est portée par une maîtrise alliée à une sincérité qui lui confèrent sa singularité.