Jeanne Bastide

Jeanne Bastide fut enseignante et anime des ateliers d’écriture.

L’âpre beauté du paysage, L’Ail des ours, 2022.

« À travers les herbes sèches de l’été, tu apparais », première ligne du premier poème. Ce reflet qu’elle voit d’elle-même déambulant dans un paysage méditerranéen, de poème en poème, parcourt un paysage intérieur d’ombre et de lumière. L’autrice se livre dans le récit de ce cheminement. Aventure dans laquelle l’écriture a toute sa part. De l’ombre où « Le froid se met à grignoter les os », où le temps est « Dilaté au maximum », temps où « Tout se mélange. Tout se disloque », le désir a disparu mais la vie demeure, d’abord avec ses questions (« la vie est-elle en train de naître »). Dans cette obscurité la voix alliée d’un nous ou d’un on, voix rassurante de la tribu humaine, pluriel qui rompt la solitude du singulier, lui fait savoir qu’« au delà de la langue qui creuse le désir », au-delà du fait que nous soyons « ancrés en nous-mêmes […] il y a une sortie, une lumière… là tout au fond ». À la voix défaitiste (« Que crois-tu? Derrière l’horizon il n’y a rien ») elle répond: « On ne cesse de renaître, tu le sais ».
« Ton élan inachevé t’a laissé en suspension », c’est de cette suspension qu’écrit Jeanne Bastide. Arrive un temps où les sens accueillent l’extérieur dont les couleurs reparaissent. « Tu rentres » écrit-elle en clausule du dernier poème.

Jeanne Bastide L’âpre beauté du paysage, L’Ail des ours, 2022.

David Rondin

Né en 1966, David Rondin vit et travaille comme bibliothécaire en région parisienne.

Je garderai les yeux ouverts, Cheyne, 2023.

« Cette bouche qui embue la fenêtre de la chambre, […] elle porte une forme d’être insaisissable. Elle me fait savoir par images interposées. ».
Ces phrases dont la première mentionne un geste d’enfant esquissent un chemin de lucidité.
Deux parties à ce recueil de proses poétiques, la première, « Paysage aux aguets » est composée de fragments auto-biographiques mêlés à des visions qui ressemblent à des récits de rêves diurnes ou nocturnes. « Je » y est héros attentif venu d’une  « vie cachée à l’intérieur de la vie ». Il s’écrit en des fragments de récits atemporels, phrases juxtaposées accueillant tout ce qui s’offre au regard et qu’anime ce que Bachelard nommait une pensée détendue.
Si « Paysage aux aguets » s’achève sur la phrase « Il ne pourrait pas vivre ici encore longtemps », « Quelqu’un », titre de la deuxième partie (qui pourrait être un deuxième chapitre) est un mot qui détient à la fois le multiple et l’unique. Ce quelqu’un est quelqu’un d’autre que l’auteur (ou presque), « Quelqu’un d’ailleurs. Qui a l’esprit ailleurs aussi souvent que l’occasion prend forme dans son désir », tout disposé à l’accueillir donc, quelqu’un qui se substitue au « je » du « Paysage aux aguets ». À l’issue de ce chemin de lucidité on découvre que ce quelqu’un est « Quelqu’un dont le nom ne s’écrit pas » et que « Personne ne viendra ». Personne, un mot contrarié qui détient à la fois le sens et son contraire.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Cécile A. Holdban

Née en 1974, Cécile A. Holdban, poète, peintre et traductrice, co-éditrice de la revue en ligne Ce qui reste, vit à Paris.

Osselets, le Cadran ligné, 2023.

« Observant le labyrinthe / je suis à la fois celui qui le crée / et celui qui s’y perd », fait-elle dire à Minos au début du premier texte. Par les dix titres du recueil, comme parcourant à cloche-pied les cases d’une marelle, Cécile A. Holdban déroule en notes brèves un pensé du monde auquel elle se confie « Comme les arbres se confient au vent / comme l’eau se confie au courant », un pensé du monde dans une écriture à l’essentiel qui nous y relie par le rayonnement des mots: « Les larmes sont salées / pour couler vers la mer / plus vite que les rivières ». Le monde qu’elle nous décrit est un monde animé (doté d’une âme), les vagues y ont des paupières, elles divaguent et dansent, l’ordre des choses peut y être salutairement inversé: « La pierre tombe / à l’envers / pour rejoindre l’oiseau », nous libérant ainsi de nos propres pesanteurs. L’écriture plonge le mot « dans le voile de l’eau », opère rapprochements, glissements, fusionnements qui nous déposent au cœur du « cœur du merle ». L’expérience est sensible, les osselets transmettent à l’intérieur les vibrations du dehors.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.