Étienne Faure

Né en 1960, Étienne Faure vit à Paris.

Séries parisiennes, Gallimard, 2024.

Étienne Faure poursuit avec une malicieuse obstination son entreprise d’établir un catalogue universel de nos usages, de nos comportements comme ceux des quelques animaux qui les traversent. Ce recueil est un écho contemporain aux flâneries de Charles Baudelaire ou de Jacques Roubaud. On accède à ces séries parisiennes par seize « côtés » ( « côté rue », « côté cour », etc.) qui ouvrent sur des poèmes en prose pour la plupart et parfois en vers, adoptant même « côté cage » la forme du haïku. Ils nous font rencontrer ce à quoi nous ne prêtons souvent qu’une attention distraite ou ne jugeons digne de notre intérêt. Chacun est déroutant par son écriture en longues phrases accidentées d’anacoluthes, de rejets, d’entre virgules ou parenthèses digressives qui obligent à s’arrêter, comme on consulte un plan de ville, pour revenir au début de la phrase retrouver le sujet d’un verbe.
Certains poèmes nécessitent une station plus longue pour une brève explication de texte ainsi que je le fis en page 60 donnant ainsi plus ample respiration et plaisir à une nouvelle lecture (afin de ne pas vous en priver je la garderai pour moi).
Il y a quelque chose de burlesque dans cette écriture dont le mouvement sans cesse perturbé s’accorde avec l’humeur de ce piéton au regard mobile, à tout disponible et qui ne manque pas d’humour. Les textes s’animent par glissements d’une pensée rêveuse pour venir échouer leurs titres qui invitent aussitôt à une relecture.

Étienne Faure Séries parisiennes, Gallimard, 2024.

Ariel Spiegler

Née en 1986 à São Paulo, Ariel Spiegler vit dans le Finistère.

Le cycle des pigeons, éditions des compagnons d’humanité, 2023.

Les poèmes de ce petit recueil se mêlent aux déambulations des piétons familiers que sont les pigeons de ville. Des évocations citadines qui donnent en partage le gris des rues, irisé de verts, de mauves, de violets.
« Je me souviens de ta chambre au septième étage / De ce café soluble au goût fumé / De la petite lampe sur la table ». Les souvenirs évoqués nous sont familiers et laissent « Comme le silence de quelqu’un / À l’instant parti ». L’écriture au présent et les descriptions de lieux ou de scènes dé-contextualisés autorisent nos mémoires à s’égarer comme « au hasard des plans / Dans un film de Truffaut ». Le détective au chapeau mou rencontré en page 22 est-il celui qui engagea le jeune Antoine Doinel dans Baisers volés?
Le gris d’autrefois nous fut celui des jours ordinaires « Mais on aimait / On aimait d’amour et sans le savoir / Ces familiarités de l’escalier qui craque / Et la grisaille dans les arbres ».

Ariel Spiegler, Le cycle des pigeons, éditions des compagnons d’humanité, 2023.

Adeline Baldacchino

Née en 1982, Adeline Baldacchino vit à Paris où elle est aussi magistrate.

 Ce que nous sommes lorsque nul ne nous voit, L’Ail des ours, 2023.

« À quoi servent tous ces mots? / dit l’écrivain qui ne devrait pas écrire / […] / à quoi? / l’enfant seul le sait ».
En guise d’impossible réponse à la question ontologique induite par le titre, le recueil débute avec les cris de goélands « qui sonnent comme un alphabet » et suggèrent d’apprendre cette autre langue pour, s’extrayant du regard de l’autre, « se réinitialiser », entrer dans le jeu comme dans un conte. Nous n’aurons que « trois chances avant l’erreur fatale ». Les réponses viendront, multiples, de l’océan, du ciel, du hasard inconscient qui émerveille le poème.
Une pensée « qui fait moisson de hasards » se faufile « entre l’évidence et l’impossible » pour aller jusqu’à frôler la métaphysique (« comment l’un devint plusieurs / comment plusieurs se fit complexe / comment complexe devint vivant »). L’écriture « chemine sur les rives du vertige ». « L’écrivain qui ne devrait pas écrire » cherche, comme on ferme les yeux, « à s’absenter de soi pour y plonger », il a ce pouvoir avec celui de se réincarner par l’écriture.
« La magie » du poème, détournant du miroir, embrasse les paradoxes.

Adeline baldacchino Ce que nous sommes lorsque nul ne nous voit,
L’Ail des ours, 2023.