Jean Le Boël

Né en 1948, Jean Le Boël est aussi romancier, essayiste et éditeur.

et leurs bras frêles tordant le destin, éditions Henry 2023.

« N’entendrons-nous pourtant, ces voix innombrables dont fourmille notre sang, qui répètent que l’exil n’est pas à qui sait accueillir? ».
Accueillir: un verbe qui définit si bien l’écriture de Jean Le Boël: « viens dans ma maison / demain nos bâtirons la tienne ». Verbe qui pourrait aussi s’appliquer à son activité d’éditeur .
Ses poèmes sont ceux d’un guetteur, « compagnon ordinaire », parmi nous, qui est attentif à ce qui vit, à ce qui s’efface comme les « visages et postures sur les photographies » et par les mots « tout un monde renaît / de gestes et de gens / qui se font jour ». Son écriture est parcimonieuse, précise, juste car issue du « silence [qui] coule à nos oreilles ». Il définit la poésie comme une insurrection, paisible insurrection d’un « ouvrier du verbe ». Il écrit plus loin qu’elle est résurrection et le poème (« lieu pour te cacher ») est conduit par l’amour des êtres et des choses, chacun participe à célébrer un monde sans majuscule qu’il nous invite à considérer, à aimer; un monde où dieu même est petit.

Jean Le Boël, et leurs bras frêles tordant le destin, éditions Henry 2023.

Ritta Baddoura

Née au Liban en 1980, Ritta Baddoura vit en France et écrit en français.

Parler étrangement, l’Arbre à paroles, 2014.

Dans ces poèmes en prose qui lui valurent le prix Max Jacob en 2015, Ritta Baddoura se raconte à travers la relation complexe qu’elle entretient avec sa langue, langue première coupée de langues secondes qui se parlent dans son pays d’origine, le français mais aussi l’anglais et l’italien. La langue protège les enfants qui se font des histoires contre les peurs de la guerre et celle qui veut croire qu’en apprenant l’autre langue on peut devenir un peu autre et tromper la mort. Si l’enfant se met à l’abri dans des cartons, l’adulte le fait « Dans le sommeil heureux de la bibliothèque ». La langue est aussi celle de l’amoureux étranger qu’un baiser glisse dans sa bouche.
Coupée s’entend ici dans trois sens, mélangée comme on coupe un vin, mais aussi séparée de la langue natale et enfin métaphoriquement (« je vais te la couper ta langue ») lorsque la mère reproche à sa fille de ne pas la tenir sa langue au risque d’éveiller les soupçons de la milice. La langue qui protège peut aussi devenir dangereuse.
« La guerre m’a faite. Mon accent est béant », cette béance est une vulnérabilité en même temps qu’une ouverture à l’autre et si Ritta Baddoura vit aujourdhui en France et écrit en français, « la langue d’où je suis morte est collée sous la peau de ma langue » nous livre-t-elle.

Ritta Baddoura, Parler étrangement, l’Arbre à paroles, 2014.

Christian Viguié

Christian Viguié, né en 1960 à Decazeville, vit près de Limoges.

Nature morte avec page blanche, ombre et corbeau, L’Ail des ours, 2023.

« Quelque fois se cacher au centre », c’est de ce centre dans le premier vers du recueil « avec une simple plume » que nous viennent ces poèmes. S’y rencontrent le dedans et le dehors, une feuille ou une simple pensée qui pourraient mutuellement s’interférer (« comment peut jouer / l’ombre d’une branche / sur ma pensée »).
L’auteur nous convie au cheminement d’une méditation qui vagabonde, musarde sur un territoire où se retrouvent la réalité avec les mots qui la désignent. « J’ai besoin de cette idiotie / pour commencer avec les choses / juste pour être ce brin d’herbe / ou l’odeur d’une bête » nous expose le départ de sa démarche. Il déambule ainsi, écrit-il, « juste pour me retrouver / et me perdre », nous invite à l’ivresse ou à l’éveil, s’interrogeant à la manière d’un koan bouddhiste « sur ce que peut être l’ombre / d’une ombre » ou le poème qui le devient parce qu’il ne veut plus être poème. « la réalité / ne demande rien / à personne » mais la pensée a besoin des présences matérielles du couteau et du héron pour exister. Un papillon posé « sur le bord d’une phrase » est réaliste, le paradoxe est dans le fait que le papillon le désire. L’itération du mot peut-être dans un poème s’entend non comme expression d’une indétermination mais plutôt comme affirmation de ce qui peut être dans le poème inventé « pour changer le monde ».

Christian Viguié, Nature morte avec page blanche, ombre et corbeau,
L’Ail des ours, 2023.