Annie Le Brun

Annie Le Brun, née à Rennes en 1942, rejoint le mouvement surréaliste en 1963.

Ombre pour ombre, Poésie / Gallimard, 2024.

Le recueil, commencé par la séquence « sur le champ », s’ordonne en dix séquences, dix séries, chacune adoptant une forme différente. Le propos se déploie en écriture automatique, lyrisme à flot continu « À la recherche du feu », en constants mouvements d’une « pensée diagonale ». « Tous les points de départ étaient bons pour engendrer l’imaginaire trajectoire vers des points d’arrivée qui n’existent pas ». Sur des lignes brisées d’inattendus, d’incongruités nous conduisent ces « voyages [qui] commencent avec les accidents ». Le calembour y trouve aussi sa place (« un homme de main enlace une Ève en taille »).
Je lis ces textes comme un paysage qui défile dans la fenêtre d’un train. Me sont alors délivrés des « éclats de sens ». Ces mots sont à lire « avec des yeux de trois ans » qui découvrent la langue, il émanent d’un « désir en liberté ». « Tout nous appartient et nous ne nous appartenons pas », un inconscient plus vaste nous précède. « Mais qui parle alors? », la réponse à la question est dans « les champs à perte de vue [qui] seront aussi des lits à notre mesure ».

Annie Le Brun, Ombre pour ombre, Poésie / Gallimard, 2024.

William Cliff

William Clif, pseudonyme d’André Imbrechets est né en 1940 à Gembloux en Belgique où il réside.

Des destins, La table ronde, 2023.

«  Je veux de la poésie, de la poésie / pour charmer la déroute de mon existence, / mon âme désire qu’elle se rassasie / avant d’aller plonger dans sa sombre échéance. ».
Des sonnets en alexandrins rimés qui parfois osent frôler le risque du ver de mirliton pour relater avec une sincère candeur les rencontres, les amours, les tendresses, les émerveillements de l’enfant blessé qui habite toujours l’auteur. « Mécanique plaquée sur du vivant », humour et auto-dérision, la forme à la solennité désuète enchante cette autobiographie en la tenant à distance: un homme le prenant en stop devenu son amant, Jean Détrez, Willie Tréfoie (« et qu’il m’avait dit qu’il ne faut pas pour autant / cesser de rêver et de conserver l’idée // que le rêve devait toujours renaître en nous »), sa marraine, son parrrain, bonne-maman, Ernest Gayolle, monsieur Tellier, son frère, sa sœur, … , Cliff (déjà fiction puisque pseudonyme), du haut de sa falaise, voit William dans la banalité de ses jours.
Ce qu’il écrit sur Walt Witman pourrait s’appliquer à sa propre écriture « où le verbe s’enchante comme en un verger ».
Tous sonnets ai-je écrit, si ce n’est cependant l’exception d’un dizain antépénultième qui affiche sa différence comme un pied de nez.

William Cliff, Des destins, La table ronde, 2023.

Carolyn Carlson

Carolyn Carlson, née en 1943 en Californie est danseuse, chorégraphe, poète.

Au bord de l’infini suivi de Dialogue avec Rothko, traduits par Jean-Pierre Siméon, LE PASSEUR éditeur, 2019.

Journal de bord écrit sur les pierres chaudes d’un chemin de vie, chemin de crête « au bord de l’infini ». Ainsi m’apparaît ce recueil fait de dessins et de poèmes qui signent une présence vive, une disponibilité étendue. Les textes relatent, adressent, énoncent, questionnent, décrivent, suscitent, tissent une pensée implicite et généreuse qui, faisant fi de la chronologie, embrasse le temps et l’espace et nous fait éprouver le mystère de l’évidence (« Et comment donc M. Einstein / une chose pareille est-elle possible? »).
Le premier ensemble s’achève sur « Des portes / peintes par Rothko ». L’auteure les ouvre pour se laisser avaler par les toiles du peintre, plonger dans ce glacis « NOIR DONT ON DIRAIT QU’IL SCRUTE L’ÉTERNITÉ ». Un dialogue s’établit avec le plasticien en miroir de ses propres gestes (« le rouge de la brosse et du couteau sculptant à même le vide ») et de sa façon à elle de rendre présent (« L’Œuvre ne signifie rien / elle dit tout / elle est elle-même »).
Je retiens en page 99 un poème qui touche si justement à l’être énigmatique du poème: « Terres et océans se séparent //les mots se retournent / sur eux-mêmes // sur ma table / une lettre demeure close // un message / que je garde pour toujours / si petit / si nécessaire ».

Carolyn Carlson, Au bord de l’infini suivi de Dialogue avec Rothko,
traduits par Jean-Pierre Siméon, LE PASSEUR éditeur, 2019.