Lydia Padellec & Gilles Fortier

Lydia Padellec est née en 1976, Gilles Fortier en 73, tous deux vivent en Bretagne.

Lydia Padellec: « Délicieux gouffre » & Gilles Fortier: « Ce que tes lèvres me disent », éditions La lune bleue — trouées poétiques, 2022.

Le livre accueille ces deux auteurs tête-bêche selon le principe de la collection à laquelle il appartient.

Lydia Padellec expose en pavés de proses des ekphrasis de peintures représentant des baisers; elle décrit et anime les tableaux, nous en fait récits.
« Bientôt je déposerai mon âme douce et rieuse sur tes lèvres », ici elle s’identifie aux personnages d’une toile de Chagall, ainsi de même dans l’une de Cocteau, de Montserrat Gudiol ou au vampire de Munch. ailleurs, elle donne mouvements aux baisers ardent d’imbroglio Alciati, lutteur de Felix Vallotton, piège de Waterhouse, adultérin de Munch. De ce même Munch elle témoigne de l’acte de dévoration de son Sphinx, comme de la possession de Néstor Martìn-Fernández de la Torre et d’une tendre fusion d’Egon schiele. Elle sort de leur mutisme le baiser désespéré de Magritte, celui inquiétant de max Ernst et le vénéneux de Dorothea Tanning. J’aime le regard pénétrant de cette collectionneuse.

Lydia Padellec: « Délicieux gouffre »,
éditions La lune bleue — trouées poétiques, 2022.

Gilles Fortier déploie les vers libres de ses poèmes en une élégie qui débute sur l’évocation d’un jeune-homme de dix-sept ans, de l’élan d’un baiser déjà porteur de regret: « Il y a pourtant une main / grande ouverte sur mon torse / qui repousse ». Ces lignes rendent compte d’un amour intranquille marqué par la séparation où alternent reproches (« toi qui m’a tout volé »), regrets (« dans les draps qui ne couvrent plus / d’aimer », déception (« tu viens à moi… / […] / ton baiser est glacé »), ressentiment (« notre idée du paradis / ressemble beaucoup à l’enfer »), accablement (« une aube épuisée de promesses déçues »).
Orphée n’est pas si loin et son chemin de déploration s’achève (heureusement pour le poète!) sur un doute salutaire: « Qui de nous deux s’en va? / Qui de nous deux prend la fuite? ».

Gilles Fortier: « Ce que tes lèvres me disent »,
éditions La lune bleue — trouées poétiques, 2022.

Daniel Kay

Daniel Kay, né à Morlaix en 1959, habite la Bretagne.

Vies silencieuses, Gallimard, 2019.

Devant la toile du peintre, rester longtemps, longtemps, jusqu’à être avalé. C’est l’expérience que Daniel Kay nous partage dans ce recueil qui commence par une question: « Est-ce le bleu qui contient le ciel ou bien est-ce le bleu qui s’arroge le ciel comme un don qu’on ne saurait reprendre? ». Le doute est permis, on est en droit aussi de se méfier de la « perfidie du bleu ». Cet amoureux de peinture nous conduit en déambulations dans le silence des toiles, leur temps, celui du geste des peintres, celui de leurs ateliers dans les « tâtonnements infinis des mains qui s’agrippent à la paroi invisible de la caverne ». La rêverie chemine entre vers et proses sous des « Nuages de Veronese, de Constable, de Turner », le regard et la pensée se dissolvent dans le rouge de Rothko, se laissent conquérir par la pénombre lumineuse de de La Tour, entraîner dans les nuits mélancoliques de Rembrandt. Je ne puis que m’attarder, lire et relire, revenir sur les lignes pour me laisser moi-même avaler par ces visions silencieuses « sous la synecdoque des nuages ».
Et puis, et puis, ces poèmes invitent à se poser longtemps, longtemps devant les toiles des peintres.

Daniel Kay, Vies silencieuses, Gallimard, 2019.

Brigitte Fontaine

Brigitte Fontaine, née en 1939 à Morlaix est chanteuse, comédienne, écrivaine, parolière, dramaturge et poète.

Fatrasie, Le Tripode, 2023.

Dans fatrasie il y a fatras, une accumulation désordonnée. Il y a aussi fantaisie, mot joyeusement polysémique. Les fatrasies désignaient au moyen-âge des poèmes de caractère incohérent ou absurde. « Allongée sur le côté, attendant la mort », Brigitte Fontaine « nous tient au courant: au quotidien » des heures de douleur, des après-midi, des jours, des années. Désordre de la chambre, désordre du corps vieilli qui souffre et la peur « victorieuse / partout partout partout ». Celle qui se dit mauvaise vivante, gracieuse charogne, nous livre une élégie testamentaire.
De ces lignes de prose poétique, conduites par une lucidité sans concession et un humour impitoyable émergent parfois des moments de grâce: « Et puis tout à coup, lever de soleil qui se couche derrière les nuages couleur de pêche mure. ». Le corps est abîmé mais l’écriture intense, la vie qui l’anime demeure intacte (« Entre la mort et moi, un barrage: l’écriture »). Le livre débute avec le mot détresse, fait venir en deuxième et troisième section le récit d’une jeune fille de onze ans amoureuse du « plus merveilleux garçon qu’elle ait vue ». Dans les dernières pages adressées aux vieux, au vieilles , aux djeuns, il est question de joie et de puissance de l’écriture: « Je sais, on n’est heureux que dans les livres mais ceci en est un ».
Merci Brigitte Fontaine de nous rendre bénéficiaires de ce testament.

Brigitte Fontaine, Fatrasie, Le Tripode, 2023.