Jacques Vincent

Jacques Vincent, « Les passagers », éditions Folle Avoine, 2020.

Recueil de poèmes en prose, minuscules récits qui s’élancent du dérisoire.
« Chemins de silence des salamandres / dans le foisonnement du territoire infime ».

Extraits. Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze.
Lecture & mise en son: Jacques Vincent

Il y a d’abord la voix de Jacques Vincent, celle qui dit en public les textes des autres avec talent et générosité. Des textes lus régulièrement à voix haute avec une attention si singulière qu’elle sert souvent de révélateur pour leurs auteurs contemporains. Chaque semaine, avec la complicité de la librairie de Douarnenez L’ivraie -actif lieu d’accueil et de découverte des poètes et des écrivains-, nous sommes invités à retrouver les lectures de Jacques Vincent sur le site du collectif 30 minutes d’Insomnie.
Et c’est cette même voix, alerte et attentive, qu’on retrouve dans « Les passagers », dernier recueil signé par Jacques Vincent aux éditions Folle avoine (La Petite Bibliothèque, juin 2021).
Quoi d’étonnant que le livre s’ouvre, précisément, par cette entrée en vocalises, cette entrée en matière tout en écho à ces lectures :

Vous m’entendez là?              C’est mieux avec ou sans ?
                Oui vous m’entendez, alors ça va sans micro
                                                                Moi je préfère

Les trente-sept textes qui composent Les passagers sont essentiellement en prose et ne dépassent pas la page qui les enserre. Commencée avec « Petit-déjeuner », finie avec « Oracle », la liste des titres  qui  se succèdent en un seul ensemble  fait entendre le léger déplacement des vies, des corps, des paysages, le mouvement du temps qui fuit comme sable – tout un poème : La veuve, Fait divers, Déclin, Rotation, Lecture publique, Les passagers, Le ménage, Revanche, Place des Fêtes, Dans l’autobus, Erigérons, Grand-père, Lecture, Restaurant, Le mat, Jeanne, Conversation, Rencontre, Sein, Photographie, Comme si de rien n’était, Princesse, L’âme, Allo ?, Le botaniste, Le maçon, Sieste, Chiens, Février, L’aîné, Le divorcé, L’hiver, Mensonge, Humeurs, Pasiphaé.
Des textes qui transportent le lecteur et en font à son tour un passager discret, précis, tout à la scrutation d’un quotidien infime, infiniment humain. Tout est matière à voir, à entendre – à écrire- chez Jacques Vincent.
Cette voix calme et vive à la fois nous emmène de poèmes en poèmes, nourris d’observations, de rêves et de souvenirs, à voix basse dirait-on également, mais qui conserve cette acuité qui volontiers s’attarde à des scènes ou des propos microscopiques. Ce sont : « Trois œillets dans un verre au centre de la table. » ; « …ses ongles de mains … » ; un homme debout « en appui sur une seule jambe » ; des châtaigniers qui agitent « leurs bras rouillés » ; « les arches du viaduc et leurs reflets dans le miroir du canal…» ; « un talus voilé d’ombelles dont j’ai oublié les noms »…
Y passe également tranquillement une chaîne discrète de noms d’auteurs, tel un amical salut des écritures de plusieurs horizons, comme celles d’Abdellatif Laâbi, Bove, Beckett, Charles Juliet. Et puis le peintre Bram Van Velde…
L’incrustation fréquente de langages parlés, de dialogues et de paroles vivantes, signe certainement la manière, en partie, de Jacques Vincent. Des phrases ou des fragments de paroles entendues ou rêvées venues s’incruster dans le texte : « C’est bien à moi qu’elle s’adresse, ses lèvres forment des syllabes aussitôt étouffées par le bruit des bagnoles. Je ne vous entends pas et vous rejoindre serait trop dangereux. » (Rencontre). Jusqu’à former parfois un poème en soi, telles ces répliques saisies (ressaisies) dans l’autobus qui composent un petit spectacle vivant rendu à la fraîcheur d’un instantané entre un enfant et sa mémé (Dans l’autobus).
Cette imbrication formelle se retrouve, dirait-on, dans l’imbrication et la mise en présence permanente des humains et des paysages qui dessinent à chaque instant les contours de ces textes, jusqu’a se fondre avec, et confondre les limites entre les lignes du corps et celles des paysages devenus portraits d’extérieurs :

« Le sable est aussi fin qu’une farine, presque aussi blanc, le continent à portée de voix. On pourrait presque le toucher. Demain n’a pas pris place dans le ferry. L’île rêve ses sentiers, l’horizon invente ses nuages et l’Atlantique aujourd’hui vient nous lécher la main. » (Sein).
Et plus loin : « Une rivière s’engouffre en lui et le traverse sans le réveiller. »( L’âme)

Et puis l’humour et le rire sont là, pendant toute la traversée accomplie avec « Les passagers ». Un rire estompé ou, comment le dire plus sûrement encore : un sourire sous cape. Car la gravité en contrepoint est présente aussi, une infime tristesse : « Mais nous restons à la lisière des mots, pendant que la porte, lentement, se tourne vers la nuit. » Et toujours cette force de la relation humaine qui sauve, envers et contre tout : « Ils se tiennent par la voix pour ne pas se perdre dans la foule. »  Les sons et la voix ; et puis un sens aigu des séquences visuelles comme le très beau texte « Février » ou la succession d’images et de gestes quotidiens dans « L’hiver », ou bien sûr dans « Photographie, en résonance à une photographie d’Yves-Marie Quémener… »
Parmi tous les tons qui nuancent les textes de J. Vincent, le thème de la disparition et de l’effacement jalonne continuellement le recueil, l’introduit, même : « Du sable recouvre le jardin. » Se succèdent ainsi de nombreuses scènes de disparation ou d’enfouissement : « L’ombre s’avance et avalera bientôt la tache de lumière restée dans le jardin » ; « Elle enfouit dans de grands sacs noirs les objets abandonnés… » ; « Avec son ombre ils auront bientôt disparu. » ; « Je le saisis si maladroitement qu’il m’échappe, s’éteint et disparaît … » ; « Rendus invisibles par trop de lumières… » ; «  …d’ouvrir les yeux aux couleurs qui disparaissent.» ;  « Demain le dessin de la marelle sera presque effacé… » ; « …des cercles si parfaits qu’ils pourraient à l’instant disparaître à jamais. »
C’est un même effacement qui semble aussi dessiner le devenir du poème, chacun apparaissant comme un extrait, l’espace d’un fragment voué à l’estompement, issu d’un regard toujours légèrement en retrait, volontairement,  à la faveur d’un angle de vue à part.
Les passagers. Un beau titre à lui seul qui embarque dans une fragilité, une précarité, un simple passage. Seuls les mots semble-t-il peuvent en réchapper : « J’ai caché les mots pour qu’un autre siècle les découvre ». Et finalement, oui, ce sont bien eux qui ont le dernier mot de ce subtil recueil ouvert au monde :
« Les mots sont fenêtres ouvertes ».

Etienne Faure

https://poezibao.typepad.com/

Jacques Vincent, « La gazelle de Thomson », éditions RAZ, 2019

J. Vincent 1

« La gazelle de Thomson » est un poème en prose en forme de chronique qui relate le sursaut de vie qui anima Roberto Cedrón à la fin de ses jours.
Roberto est un peintre argentin qui vécut à Douarnenez jusqu’à son décès en 2018.
Malade et très affaibli il s’engagea dans une ultime série de dessins prenant pour modèle une modeste chaise paillée qu’il anima en quelques cent cinquante représentations.
Une trentaine en fac-similés s’ajoutent à l’ouvrage.

Ryokan

Ryokan, « le moine fou est de retour », traduit par Cheng Wing Fu et Hervé Collet, éditions Moundarren.
« Qui dit que mes poèmes sont des poèmes / mes poèmes ne sont pas des poèmes / si vous comprenez que mes poèmes ne sont pas des poèmes / nous pourrons alors parler de poésie ».
Ryokan ( bon et bienveillant ) de son nom de moine auquel il attacha le sobriquet de Taigu ( grand fou ) qu’on lui donnera par moquerie, est né au Japon en 1758 et mort en 1831. Calligraphe et poète, il appartenait à la branche Soto du bouddhisme Zen qui s’en tient à la méditation assise comme principale pratique. S’éloignant des intrigues et des honneurs des monastères et de la vie littéraire, il se retira pour une moitié de sa vie dans l’ermitage de Gogo an (des cinq mesures de riz).
Ce recueil, est une chronique de la vie simple qu’il a choisi de mener à Gogo an.
« dans mon bol solitaire / le riz de mille familles / une robe en tissu, mon corps est léger / rassasié, rien de spécial à faire / allègre, je vieillis sereinement ».
Ses poèmes, écrits en chinois, ne sont pas un enseignement ( il a toujours refusé les disciples ) mais simples témoignages d’une vie conforme à la transmission du Bouddha Shakyamuni, vie comparable à celle, aussi légendaire de François d’Assise. Ils évoquent le paysage et tout ce qui advient comme l’ennui (« dans ma hutte montagnarde, les jours et les mois sont longs »), comme l’ébriété ( « toute la journée, sans rien à faire, / nous buvons du saké face aux montagnes en riant généreusement »).
Les sons de la nature remplacent les cloches et les tambours des temples, les froissements de robes des officiants, pour résonner dans un espace intérieur immense.
« La pluie a cessé, des gouttes tombent encore / à ce moment-là mon sentiment est extraordinaire / vaste, immense, connu de moi seul ».
Ce « clochard céleste » , conscient du contexte politique et social dans lequel il vivait, se définit lui-même comme « un homme oisif à une époque de paix ».
Si, de son vivant, il eut une notoriété de calligraphe, ses poèmes ne furent connus qu’après sa mort. Teishin, une jeune nonne dont il fut aimé et qu’il aima à la fin de sa vie se chargea de les collecter et de les faire publier.

J. Vincent

Clémentine Mélois

Clémentine Mélois, « Sinon j’oublie »,
Éditions Grasset 2017

Née en 1980, artiste plasticienne et écrivaine, membre de l’Oulipo depuis 2017, enseigne l’édition à l’École supérieure des Beaux-arts de Nîmes. Elle fait également partie de l’équipe « Des Papous dans la tête », émission de France-Culture.
Glaneuse de listes de courses tombées sur les trottoirs ou le fond des Caddy®, elle étudie les indices dont ils sont porteurs : supports, graphies, orthographe, nature de la liste, pour former des personnages qu’elle baptise et fait monologuer. Les pages paires livrent le fac-similé de la liste (un poème déjà), les impaires le texte surmonté du prénom de l’imaginaire auteur. Ces petits moments de prose se jouent des langages auxquels la langue donne lieu et nous renvoient, en en moquant les traits, aux candeurs et aux maladresses de notre propre humanité. Si les flèches sont parfois cruelles, les personnage après tout lui appartiennent.

Extraits publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur. Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze, lecture & montage: Jacques Vincent.