Carolyn Carlson

Carolyn Carlson, née en 1943 en Californie est danseuse, chorégraphe, poète.

Au bord de l’infini suivi de Dialogue avec Rothko, traduits par Jean-Pierre Siméon, LE PASSEUR éditeur, 2019.

Journal de bord écrit sur les pierres chaudes d’un chemin de vie, chemin de crête « au bord de l’infini ». Ainsi m’apparaît ce recueil fait de dessins et de poèmes qui signent une présence vive, une disponibilité étendue. Les textes relatent, adressent, énoncent, questionnent, décrivent, suscitent, tissent une pensée implicite et généreuse qui, faisant fi de la chronologie, embrasse le temps et l’espace et nous fait éprouver le mystère de l’évidence (« Et comment donc M. Einstein / une chose pareille est-elle possible? »).
Le premier ensemble s’achève sur « Des portes / peintes par Rothko ». L’auteure les ouvre pour se laisser avaler par les toiles du peintre, plonger dans ce glacis « NOIR DONT ON DIRAIT QU’IL SCRUTE L’ÉTERNITÉ ». Un dialogue s’établit avec le plasticien en miroir de ses propres gestes (« le rouge de la brosse et du couteau sculptant à même le vide ») et de sa façon à elle de rendre présent (« L’Œuvre ne signifie rien / elle dit tout / elle est elle-même »).
Je retiens en page 99 un poème qui touche si justement à l’être énigmatique du poème: « Terres et océans se séparent //les mots se retournent / sur eux-mêmes // sur ma table / une lettre demeure close // un message / que je garde pour toujours / si petit / si nécessaire ».

Carolyn Carlson, Au bord de l’infini suivi de Dialogue avec Rothko,
traduits par Jean-Pierre Siméon, LE PASSEUR éditeur, 2019.

Lydia Padellec & Gilles Fortier

Lydia Padellec est née en 1976, Gilles Fortier en 73, tous deux vivent en Bretagne.

Lydia Padellec: « Délicieux gouffre » & Gilles Fortier: « Ce que tes lèvres me disent », éditions La lune bleue — trouées poétiques, 2022.

Le livre accueille ces deux auteurs tête-bêche selon le principe de la collection à laquelle il appartient.

Lydia Padellec expose en pavés de proses des ekphrasis de peintures représentant des baisers; elle décrit et anime les tableaux, nous en fait récits.
« Bientôt je déposerai mon âme douce et rieuse sur tes lèvres », ici elle s’identifie aux personnages d’une toile de Chagall, ainsi de même dans l’une de Cocteau, de Montserrat Gudiol ou au vampire de Munch. ailleurs, elle donne mouvements aux baisers ardent d’imbroglio Alciati, lutteur de Felix Vallotton, piège de Waterhouse, adultérin de Munch. De ce même Munch elle témoigne de l’acte de dévoration de son Sphinx, comme de la possession de Néstor Martìn-Fernández de la Torre et d’une tendre fusion d’Egon schiele. Elle sort de leur mutisme le baiser désespéré de Magritte, celui inquiétant de max Ernst et le vénéneux de Dorothea Tanning. J’aime le regard pénétrant de cette collectionneuse.

Lydia Padellec: « Délicieux gouffre »,
éditions La lune bleue — trouées poétiques, 2022.

Gilles Fortier déploie les vers libres de ses poèmes en une élégie qui débute sur l’évocation d’un jeune-homme de dix-sept ans, de l’élan d’un baiser déjà porteur de regret: « Il y a pourtant une main / grande ouverte sur mon torse / qui repousse ». Ces lignes rendent compte d’un amour intranquille marqué par la séparation où alternent reproches (« toi qui m’a tout volé »), regrets (« dans les draps qui ne couvrent plus / d’aimer », déception (« tu viens à moi… / […] / ton baiser est glacé »), ressentiment (« notre idée du paradis / ressemble beaucoup à l’enfer »), accablement (« une aube épuisée de promesses déçues »).
Orphée n’est pas si loin et son chemin de déploration s’achève (heureusement pour le poète!) sur un doute salutaire: « Qui de nous deux s’en va? / Qui de nous deux prend la fuite? ».

Gilles Fortier: « Ce que tes lèvres me disent »,
éditions La lune bleue — trouées poétiques, 2022.

Daniel Kay

Daniel Kay, né à Morlaix en 1959, habite la Bretagne.

Vies silencieuses, Gallimard, 2019.

Devant la toile du peintre, rester longtemps, longtemps, jusqu’à être avalé. C’est l’expérience que Daniel Kay nous partage dans ce recueil qui commence par une question: « Est-ce le bleu qui contient le ciel ou bien est-ce le bleu qui s’arroge le ciel comme un don qu’on ne saurait reprendre? ». Le doute est permis, on est en droit aussi de se méfier de la « perfidie du bleu ». Cet amoureux de peinture nous conduit en déambulations dans le silence des toiles, leur temps, celui du geste des peintres, celui de leurs ateliers dans les « tâtonnements infinis des mains qui s’agrippent à la paroi invisible de la caverne ». La rêverie chemine entre vers et proses sous des « Nuages de Veronese, de Constable, de Turner », le regard et la pensée se dissolvent dans le rouge de Rothko, se laissent conquérir par la pénombre lumineuse de de La Tour, entraîner dans les nuits mélancoliques de Rembrandt. Je ne puis que m’attarder, lire et relire, revenir sur les lignes pour me laisser moi-même avaler par ces visions silencieuses « sous la synecdoque des nuages ».
Et puis, et puis, ces poèmes invitent à se poser longtemps, longtemps devant les toiles des peintres.

Daniel Kay, Vies silencieuses, Gallimard, 2019.