Brigitte Fontaine

Brigitte Fontaine, née en 1939 à Morlaix est chanteuse, comédienne, écrivaine, parolière, dramaturge et poète.

Fatrasie, Le Tripode, 2023.

Dans fatrasie il y a fatras, une accumulation désordonnée. Il y a aussi fantaisie, mot joyeusement polysémique. Les fatrasies désignaient au moyen-âge des poèmes de caractère incohérent ou absurde. « Allongée sur le côté, attendant la mort », Brigitte Fontaine « nous tient au courant: au quotidien » des heures de douleur, des après-midi, des jours, des années. Désordre de la chambre, désordre du corps vieilli qui souffre et la peur « victorieuse / partout partout partout ». Celle qui se dit mauvaise vivante, gracieuse charogne, nous livre une élégie testamentaire.
De ces lignes de prose poétique, conduites par une lucidité sans concession et un humour impitoyable émergent parfois des moments de grâce: « Et puis tout à coup, lever de soleil qui se couche derrière les nuages couleur de pêche mure. ». Le corps est abîmé mais l’écriture intense, la vie qui l’anime demeure intacte (« Entre la mort et moi, un barrage: l’écriture »). Le livre débute avec le mot détresse, fait venir en deuxième et troisième section le récit d’une jeune fille de onze ans amoureuse du « plus merveilleux garçon qu’elle ait vue ». Dans les dernières pages adressées aux vieux, au vieilles , aux djeuns, il est question de joie et de puissance de l’écriture: « Je sais, on n’est heureux que dans les livres mais ceci en est un ».
Merci Brigitte Fontaine de nous rendre bénéficiaires de ce testament.

Brigitte Fontaine, Fatrasie, Le Tripode, 2023.

Denis Heudré

Né à Rennes en 1963, Denis Heudré vit en Ille-et-Vilaine.

sèmes semés, éditions Sauvages, 2021.

« Ce pays est mien en traduire les sangs », ainsi est posée l’intention de ce recueil qui, du printemps à l’hiver s’avance en pavés de prose où les seules ponctuation (sauf en dernière page) sont la barre oblique qui élance les phrases et le point d’interrogation qui les tient en suspend. Les poèmes qu’aucune capitale ne limite embrassent, relient, accordent âme et parole aux éléments: la terre entend, éprouve du désir, le vent est jaloux, le crépuscule joue, la mer est heureuse, la dune raconte au vent, le chêne se souvient… Une pensée animiste irrigue ces contemplations. Par cette « offrande à la terre », l’auteur partage l’intimité qu’il entretient avec les éléments et invite à « se fier au poème pour nous guider vers la mer ». Ces sèmes (la plus petite unité différentielle de signification selon le Petit Robert) réveillent la pensée utopique d’une « enfance revenue » avant que la langue nous sépare, avant que germe « l’homme semé ». La fenêtre du poème « voyage », fait se rejoindre proche et lointain « par l’entremise de quelques hirondelles ». Lucide, l’auteur reconnaît que « écrire ne lavera jamais le monde »; lucidité qui ne le prive pourtant pas d’optimisme :
« l’homme sait bien qu’il n’est faillible que de lumière / et au plus près de la terre il gagne son poids de lumière ». 

Denis Heudré, sèmes semés, éditions Sauvages, 2021.

Hélène Sanguinetti

Hélène Sanguinetti, née à Marseille en 1951, vit à Arles.

Domaine des englués, La Lettre volée, 2017.

« Le mal? Vouloir tout. Là. Ensemble. Le tout vibrant, foisonnant, chantant à tue-tête, rebondissant. », cette citation du personnage qui intervient comme narrateur dans ce long poème en dit ce qui l’anime. Distinguées par les choix typographiques, d’autres voix s’y joignent, dans ce qui se déploie à la manière d’un rêve éveillé, qui s’aventure en s’écrivant et avec quel élan! (« Ne pas retenir les chevaux »): une voix intermittente, prisonnière d’un cartouche (engluée?), des chansons, des lignes de poèmes, un conte. Elles accompagnent la prose du narrateur qui adresse des lettres à une femme. S’y adjoignent divers signes typographiques ou arithmétiques, des griffures, des émoticônes… Il y en a pour l’œil autant que pour l’oreille, il y a de l’animal et du minéral, il y a la mer, le vent, le feu, de l’humour aussi et une énorme fringale de vie à l’origine de cette architecture ample et complexe, ce « capharnaüm », où la couleur rouge revient en récurrence.
« CHEVAUX QUI ME BOUSCULENT, M’EMPORTENT, ET LA PAROLE, / ATTACHÉE À LEURS FLANCS, / À LEURS CUISSES QU’UNE SORTE DE FEU FAIT TREMBLER ».
Dans une réponse à une question de Jean-Baptiste Para, en deuxième partie d’ouvrage, Hélène Sanguinetti révèle: « ce n’est pas dans le poème ou la poésie que je crois, c’est dans toute la vie et je n’ai trouvé que cette sorte de poème pour dire cela, le rendre réel ».
Le sujet premier de ce livre est le poème, le poème se vivant en s’écrivant (et en se lisant).

Hélène Sanguinetti, Domaine des englués, La Lettre volée, 2017.