Extrait du récital donné dans le cadre de Baie des plumes en août 2018 au café-glacier « Le Bris Glace » à Douarnenez. Le bateau ivre : vingt cinq quatrains en alexandrins ou presque (onze pieds seulement dans La circulation des sèves inouïes), rimés en enjambements. Écrit par Arthur Rimbaud au cours de l’été 1871, ce récit d’un naufrage, puis d’un abandon plein de jouissance au dérèglement des éléments par delà les confins du fantastique et enfin d’un retour à la lucidité est considéré comme l’allégorie du poète-voyant . « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens… », écrit-il à Paul Démeny, « …Il arrive à l’inconnu et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ». Retour critique contre la poésie romantique et les Parnassiens admirés jusqu’alors par un jeune-homme violent et provocateur. On peut certes y lire du ressentiment mais il n’est pas donné à toutes les colères d’armer des bateaux ivres.
Lectures août 2018, festival de cinéma de Douarnenez, extraits de: Tchicaya U Tam’si, J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, éditions Gallimard. Né en 1931 en République du Congo (Congo Brazzaville), Gérard-Félix Tchicaya a quatorze ans lorsque, avec son père devenu député du Moyen Congo à l’assemblée constituante de Paris, il vient vivre en France. Enfant rebelle, sa scolarité est chaotique, a du goût pour le théâtre et commence à écrire. Aimé Césaire le reconnaîtra poète. Il exerce plusieurs métiers pour gagner sa vie et en 1957, adopte le pseudonyme de Tchicaya U Tam’si. Partisan de Patrice Lumumba, il revient en Afrique au moment de l’indépendance du Congo mais la quitte lorsque ce dernier, qui sera assassiné en 1961, est mis en résidence surveillée. Fonctionnaire international à l’UNESCO, il continue d’écrire poésie, romans et pièces de théâtre. Il meurt en 1988 en Normandie. D’une forme d’abord influencée par Rimbaud ou Verlaine (il écrit en alexandrins rimés), son écriture intime, à la première personne, s’en libère et affiche l’appartenance congolaise en réaction contre les théories de la négritude et l’esthétique associée. Souvent sarcastique (« sale tête de nègre / voici ma tête congolaise »), il définit lui-même sa poésie : « …en vrac, c’est un bric-à-brac si l’on veut, une espèce de ruée, d’écoulement, c’est la lave qui descend d’une colline, qui ne choisit pas son itinéraire et vraiment ramasse tout sur son passage ». Matière langagière qui charrie discours, prophéties, dialogues, contes et légende du Loango, sa région natale et évocations autobiographiques tissées avec l’histoire du pays. On y croise parfois sa génitrice Élisabeth Boanga à laquelle il fut enlevé… C’est une langue fleuve, langue folle qui court vers l’océan. L’écriture incantatoire, sonore et dansée se répand comme un feu (« Je fais un tapage / de toutes ces flammes / que les volcans ont lâchées / moi-même lave puis reptile / imprenable par nasse / par main fermée de hargne… »). Feu enflammant l’eau, la langue qui traverse U Tam’si, savoureuse, jubilatoire, met en fusion tous les éléments (« se répandre dans l’herbe de l’agonie / le ciel la tête interchangeable / or sans le mélange d’eau et de soleil que sont les clairières / dans la nuit où s’émiette la viande… »). Ces paroles sont larmes de voyant.
Extrait du récital-lecture donné le 13 avril 2018 au Port-musée de Douarnenez (www.port-musee.org) d’après Les métamorphoses, dans la traduction de Marie Cosnay et publié avec l’aimable autorisation des éditions de l’Ogre.