Denise Desautels

Denise Desautels née à Montréal en 1945 est poète et autrice de dramatiques radiophoniques.

L’angle noir de la joie, Poésie / Gallimard, 2022.

Comme une rivière, l’écriture de Denise Desautels creuse ses ombres, « contre l’épuisement du doute / elle écrit / en chute libre » depuis les traces qu’ont laissées son histoire mais aussi depuis les traces que laissent en elle les œuvres d’artistes plasticiennes avec lesquelles s’établit un lien intime. Sa langue se déploie « creusant une pensée » tout au présent de ses énonciations. La syntaxe ordinaire y est bousculée, des phrases nominales ou interrompues qui luttent contre le silence des non-dits. Une langue qui cahote, qui se dit pour survivre à ses propres douleurs et au chaos du monde. Il importe de s’entendre la dire pour en apprécier l’élan, les rythmes, la couleur. Le sens est à ce prix. J’y perçois de la mélancolie mais pas de désespoir et si « le poème s’efface à mesure qu’on l’appelle », l’auteure se tient « démesurément debout », ancrée sans illusion dans la réalité du monde, confiante dans le pouvoir de l’écriture, « j’attends qu’un mot ou deux interrompent ce chaos » écrit-elle au vers suivant.

Denise Desautels, « L’angle noir de la joie », Poésie / Gallimard, 2022.

Cathy Jurado

Cathy Jurado, née en 1974, vit et en enseigne la littérature à Besançon.

Intérieur nuit, L’Ail des ours, 2023.

Dans ce recueil en huis-clos qui débute un hiver et s’achève à l’automne de l’année suivante, une femme écrit à un homme absent mais toujours aimé depuis l’enfance. De poème en poème on découvre la puissance destructrice d’une passion aux accents mortifères (« je me suis prise à toi / comme on se jette d’un pont ») qui l’empêche d’accueillir l’amour de celui chez qui elle vit, l’ici  d’ou elle écrit, le géographe qui « …connaît / les zones de plissement / les vallons douloureux » (« il sait / la topographie de ma solitude »).
Ce chant d’amour éperdu pourrait être un tango ou une chanson mélancolique interprétée par la regrettée Lhasa de Sela d’ailleurs évoquée dans ces lignes. Au dernier vers se rompt l’anneau de l’enfermement: « — je remets du rouge sur les possibles ».

Cathy Jurado, « Intérieur nuit », L’Ail des ours, 2023.

Étienne Paulin

Étienne Paulin, né à Angers en 1977, vit dans le Finistère.

Poèmes pour enfants seuls, Gallimard, 2023.

De ce recueil en quatre parties (Fin du trésor, Province, Terrain d’étourderie, Ariel) « en marche vers le pli du jour », le premier vers, débute sur un élan et une musique, « le timbre des oiseaux », qui accompagne le mouvement de brefs poèmes composés en minuscules avec de rares ponctuations. Des tableaux, des sensations, des scènes, des fragments de biographie détachés du tissu de la mémoire viennent activer le silence des pages, me faire entendre que pour moi aussi « il existe un hangar où le temps se repose » et que reconnaît les rêveries de l’enfant seul que chacun et chacune porte toujours en soi. « quarante habits dans la forêt / quelqu’un répand de la beauté », certains poèmes sonnent comme des comptines.
Comme souvent dans les recueils, je trouve ici en page 82 Dernière offre, poème pivot qui m’aide à accueillir l’énigme de l’ensemble en guidant mes relectures: « la poésie / que l’on surprend au fond de la boutique / derrière la réserve / par-dessus l’extincteur et sous les vies vécues / les destins politiques les drames romancés // horizons cornés / ciels à la va-vite / — comme si vous y étiez: venez voir / on ne paie qu’en sortant ».
La poésie que l’on surprend: ce basculement me ravit.

Étienne Paulin, « Poèmes pour enfants seuls », Gallimard, 2023.