Luis Mizon

Poète et romancier, Luis Mizon, né à Valparaiso en 1942 est mort en 2022 à Paris.

Le soudeur de murmures, Folle Avoine, 2017.

« partir n’a jamais été mon vrai désir / mon corps est casanier » écrit en français cet exilé chilien qui, fuyant le régime imposé par le général Pinochet, vit en France depuis 1974.
Au début de chacun des deux ensembles du recueil, une question est posée: « Qui suis-je? » dans Parapluies de silence et « Dans quel jeu te caches-tu? » en premier vers du Soudeur de murmures. Avec des réponses auxquelles s’ajoutent d’autres questions nous sont livrés des éclats flottant dans la mémoire d’une première personne du singulier qui marche, refait le chemin, se penche, se submerge, tourne, monte, prend, caresse, … qui, comme un chien, lève parfois « une patte pour écrire un poème ». La lumière, le soleil « qui remplit la table » inondent les pages de clartés et d’ombres.
« j’ouvre ma fenêtre et ma pensée s’envole / détachée de ma main », il y a de l’air, de l’espace dans ces poèmes où « le vent circule [même] sous l’oreiller ».
« et quand le soleil s’endort / reste toujours la mer / habillée d’Albatros », dans cet univers mental où tout est si vivant, la lune (dont la matière fait l’âme) et les étoiles éclairent la nuit de l’arbre qui traversa la mer.
« Un homme n’est qu’une île / sur la terre aride / mais sa semence d’étoile blessée / a besoin de la mer / de l’arbre / et de l’oiseau ». La mer, l’arbre, l’oiseau et le cheval, le soleil, la lune: des mots qui détiennent l’essentiel et sont matières à modeler, à souder, territoires où habiter et si parfois à l’exilé « la lune / murmure quelque chose encore / sur un probable retour », le poète ne la croit plus; « ce qui reste encore à écrire sur / le trottoir / sera ma maison dessinée à la craie »: c’est dans l’œuvre qu’il s’enracine.  

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture et mise en son: Jacques Vincent.

Jeanne Bastide

Jeanne Bastide fut enseignante et anime des ateliers d’écriture.

L’âpre beauté du paysage, L’Ail des ours, 2022.

« À travers les herbes sèches de l’été, tu apparais », première ligne du premier poème. Ce reflet qu’elle voit d’elle-même déambulant dans un paysage méditerranéen, de poème en poème, parcourt un paysage intérieur d’ombre et de lumière. L’autrice se livre dans le récit de ce cheminement. Aventure dans laquelle l’écriture a toute sa part. De l’ombre où « Le froid se met à grignoter les os », où le temps est « Dilaté au maximum », temps où « Tout se mélange. Tout se disloque », le désir a disparu mais la vie demeure, d’abord avec ses questions (« la vie est-elle en train de naître »). Dans cette obscurité la voix alliée d’un nous ou d’un on, voix rassurante de la tribu humaine, pluriel qui rompt la solitude du singulier, lui fait savoir qu’« au delà de la langue qui creuse le désir », au-delà du fait que nous soyons « ancrés en nous-mêmes […] il y a une sortie, une lumière… là tout au fond ». À la voix défaitiste (« Que crois-tu? Derrière l’horizon il n’y a rien ») elle répond: « On ne cesse de renaître, tu le sais ».
« Ton élan inachevé t’a laissé en suspension », c’est de cette suspension qu’écrit Jeanne Bastide. Arrive un temps où les sens accueillent l’extérieur dont les couleurs reparaissent. « Tu rentres » écrit-elle en clausule du dernier poème.

Jeanne Bastide L’âpre beauté du paysage, L’Ail des ours, 2022.

David Rondin

Né en 1966, David Rondin vit et travaille comme bibliothécaire en région parisienne.

Je garderai les yeux ouverts, Cheyne, 2023.

« Cette bouche qui embue la fenêtre de la chambre, […] elle porte une forme d’être insaisissable. Elle me fait savoir par images interposées. ».
Ces phrases dont la première mentionne un geste d’enfant esquissent un chemin de lucidité.
Deux parties à ce recueil de proses poétiques, la première, « Paysage aux aguets » est composée de fragments auto-biographiques mêlés à des visions qui ressemblent à des récits de rêves diurnes ou nocturnes. « Je » y est héros attentif venu d’une  « vie cachée à l’intérieur de la vie ». Il s’écrit en des fragments de récits atemporels, phrases juxtaposées accueillant tout ce qui s’offre au regard et qu’anime ce que Bachelard nommait une pensée détendue.
Si « Paysage aux aguets » s’achève sur la phrase « Il ne pourrait pas vivre ici encore longtemps », « Quelqu’un », titre de la deuxième partie (qui pourrait être un deuxième chapitre) est un mot qui détient à la fois le multiple et l’unique. Ce quelqu’un est quelqu’un d’autre que l’auteur (ou presque), « Quelqu’un d’ailleurs. Qui a l’esprit ailleurs aussi souvent que l’occasion prend forme dans son désir », tout disposé à l’accueillir donc, quelqu’un qui se substitue au « je » du « Paysage aux aguets ». À l’issue de ce chemin de lucidité on découvre que ce quelqu’un est « Quelqu’un dont le nom ne s’écrit pas » et que « Personne ne viendra ». Personne, un mot contrarié qui détient à la fois le sens et son contraire.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.