Jean-Christophe Ribeyre

Né en 1974, Jean-Christophe Ribeyre vit en Ardèche.

La relève, L’Ail des ours, 2022.

« Je voudrais habiter / l’imprévu, / ce temps choisi / de lenteur, ce temps de sève / qui ne se gagne pas, / ne se perd pas, / celui, simplement, / qui met au monde. »
Ce poème ouvre un texte en forme de supplique rythmé par le conditionnel « je voudrais », qui questionne l’être au monde et la relation aux mots. L’imprévu ne peut se vouloir et le paradoxe habitera l’ouvrage comme un déchirement, une blessure, « la blessure d’espérer ». L’écriture est un fil tendu entre vivre et nommer qui expose le poète: « peut-être (les mots) finissent-ils toujours / par dire cette absence / de soi à soi / et au monde ».
Sur les dernières pages survient l’injonction « il faut que » (« Avec le murier à qui j’ai apporté de l’eau / […] / il faut que je m’entende, / c’est à dire que je m’efface »), une conduite à tenir pour abandonner ce « Je » dont il est écrit justement qu’il est à la fois « l’oppresseur et la proie » — l’oppresseur étant aussi celui qui déclare « il faut ».
À la question posée « Quel abri, / quel secours / attendre? », la réponse est dans le poème seul où se vit dans l’énonciation « la rêverie simple d’être au monde ».
« Le vacillement des ombelles. / La caresse des prés. / La simplicité d’un ciel / épris d’oiseaux. / Vivre parfois est cette traversée. »

Jean-Christophe Ribeyre, La relève, L’Ail des ours, 2022.

Catherine Pont-Humbert

Catherine Pont-Humbert est aussi lectrice et conceptrice de lectures musicales.

Les lits du monde, éd. la rumeur libre, 2021.

« Écrire un livre encore inconnu / Un livre que je n’ai pas décidé // Écrire un livre sans nom / Venu de loin, par de lents détours, me visiter ».
Ainsi débute ce livre que j’ai en main, écrit comme à l’insu de son autrice, promesse de l’aventure qu’elle sera pour elle comme pour moi son lecteur. Aventure intime, aventure initiatique (« J’ai dormi dans tant de lits / J’ai emprunté tant de chemins pour arriver jusqu’à moi ») qui débute dans un grenier où Catherine Pont-Humbert retrouve les poèmes qu’elle écrivait dans sa jeunesse, « Heureux temps d’un temps qui s’ignore ». Éclairée par « Cette part d’enfance intacte », elle revient sur un parcours de vie fait de départs (« La maison que je n’ai pas eue / Je l’ai cherchée au loin »), de fuites, de retours, d’amour, de rencontres, de rêves, de sommeils partagés ou non dans de nombreux lits. Le fil de l’écriture qui rassemble des « sédiments d’instants » s’applique à « Ravauder le vide ».
« Les mots s’ouvrent un à un / Se déploient rouges et humides » et la voix qui les chante abrite le secret d’ « Un vaste lieu qui n’a pas de nom / Qui reste à nommer ».

Catherine Pont-Humbert, Les lits du monde, éd. la rumeur libre, 2021.

Rémy Leboissetier

Né en 1958, Rémy Leboissetier vit et œuvre à Quimper.

Tout est prévu sauf le hasard, éd. Rémy Leboissetier, 2016.

Dans ce deuxième ouvrage de la Collection maximes et mixtures sont déposées en fragments de prose des pensées qui engagent le phénomène du hasard dont l’auteur voit le fruit « comme une baie étoilée, pleine de vitamine X et de poudre sympathique ».
Il interroge au passage la polysémie du mot condition et les incertitudes imposées à l’enfant qu’il fut par le conditionnel. Il s’autorise à douter de ce qu’on nomme réalité (« une immense machine à truquer »), regrette le désastre de l’obsession sécuritaire (« le hasard s’y enkyste »), rétablit le rôle de l’intuition qui seule « peut générer une perle du hasard ». Flânant d’une pensée à l’autre, l’air de ne pas y toucher, avec malice il questionne la loi de causalité et bien sûr le statut de la nécessité. Si, comme le laisse deviner le caractère tautologique du titre, un sourire flotte sur les pages (certaines pensées m’évoquent Pierre Dac), sont aussi convoqués Plotin, Aristote et Rémy de Gourmont comme d’ailleurs le surréaliste Louis Scutenaire et Marcel Duchamp lorsque l’auteur, nous avertissant qu’un ready-made n’est pas un already-made, pose des limites à l’insolite.
Rémy Leboissetier, avec le même soin artisanal prend en charge du livre l’immatérialité autant que la matérialité. Les choix qu’il fait du format, du papier, de la typographie, des illustrations (ici 4 dessins aléatoires de Jérémy Damien) confèrent à l’objet une discrète pétillance. Pour preuve je vous renvoie à son catalogue: remy-leboissetier.fr.

Rémy Leboissetier, Tout est prévu sauf le hasard, éd. Rémy Leboissetier, 2016.