David Rondin

Né en 1966, David Rondin vit et travaille comme bibliothécaire en région parisienne.

Je garderai les yeux ouverts, Cheyne, 2023.

« Cette bouche qui embue la fenêtre de la chambre, […] elle porte une forme d’être insaisissable. Elle me fait savoir par images interposées. ».
Ces phrases dont la première mentionne un geste d’enfant esquissent un chemin de lucidité.
Deux parties à ce recueil de proses poétiques, la première, « Paysage aux aguets » est composée de fragments auto-biographiques mêlés à des visions qui ressemblent à des récits de rêves diurnes ou nocturnes. « Je » y est héros attentif venu d’une  « vie cachée à l’intérieur de la vie ». Il s’écrit en des fragments de récits atemporels, phrases juxtaposées accueillant tout ce qui s’offre au regard et qu’anime ce que Bachelard nommait une pensée détendue.
Si « Paysage aux aguets » s’achève sur la phrase « Il ne pourrait pas vivre ici encore longtemps », « Quelqu’un », titre de la deuxième partie (qui pourrait être un deuxième chapitre) est un mot qui détient à la fois le multiple et l’unique. Ce quelqu’un est quelqu’un d’autre que l’auteur (ou presque), « Quelqu’un d’ailleurs. Qui a l’esprit ailleurs aussi souvent que l’occasion prend forme dans son désir », tout disposé à l’accueillir donc, quelqu’un qui se substitue au « je » du « Paysage aux aguets ». À l’issue de ce chemin de lucidité on découvre que ce quelqu’un est « Quelqu’un dont le nom ne s’écrit pas » et que « Personne ne viendra ». Personne, un mot contrarié qui détient à la fois le sens et son contraire.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Yves Prié

Né en 1949, Yves Prié poète est aussi l’éditeur imprimeur de Folle-Avoine.

Les âmes errantes, éditions l’Arbre, 2022.

Le poète convoque ici deux récits, l’un biblique : la lutte de Jacob, conduit par « des lumières trompeuses qu’il avait inventées », avec l’Ange qu’il combattit une nuit entière au passage d’un gué; l’autre mythologique: Orion, chasseur géant cheminant vers Hélios qui, selon une prédiction, lui rendrait la vue qui lui avait été retirée. Ces deux récits, que se sont aussi approprié les peintres, portent en commun les thèmes de la lutte, de la blessure et du franchissement de l’aube. L’auteur nous inclut dans ce combat que « nous partageons » et qui « nous porte au-delà de nous-même ». Si je peux y entendre une métaphore du travail créatif, j’entends aussi le travail de création de soi-même que chacun, « barque sans rame », se doit à soi-même, ignorant de qui il rencontrera à l’issue de cette « Nuit indécise »: « Orion / abandonné à son destin / nous révèle à nous-même ». Pour « Nous [qui] ne sommes que poussière / dans le silence », la seule certitude est « d’avoir été là / où le destin / signe notre histoire ».
Yves Prié se tourne vers ces récits anciens pour « redonner au conflit / son poids d’avenir ». La lutte intérieure est le combat vers la question posée à l’Ange par Jacob: « Qui est l’autre », l’autre contre lequel il s’ « abandonne / à un combat / sans avenir ». Qui est cet autre que n’a pas nommé Rimbaud?
« Ni vainqueurs / ni vaincus » à ce combat qui ressemble à une danse. « À l’instant où la flèche / avoue son échec / nous inventons de nouvelles salves » chantent les âmes errantes des vaincus.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Cécile A. Holdban

Née en 1974, Cécile A. Holdban, poète, peintre et traductrice, co-éditrice de la revue en ligne Ce qui reste, vit à Paris.

Osselets, le Cadran ligné, 2023.

« Observant le labyrinthe / je suis à la fois celui qui le crée / et celui qui s’y perd », fait-elle dire à Minos au début du premier texte. Par les dix titres du recueil, comme parcourant à cloche-pied les cases d’une marelle, Cécile A. Holdban déroule en notes brèves un pensé du monde auquel elle se confie « Comme les arbres se confient au vent / comme l’eau se confie au courant », un pensé du monde dans une écriture à l’essentiel qui nous y relie par le rayonnement des mots: « Les larmes sont salées / pour couler vers la mer / plus vite que les rivières ». Le monde qu’elle nous décrit est un monde animé (doté d’une âme), les vagues y ont des paupières, elles divaguent et dansent, l’ordre des choses peut y être salutairement inversé: « La pierre tombe / à l’envers / pour rejoindre l’oiseau », nous libérant ainsi de nos propres pesanteurs. L’écriture plonge le mot « dans le voile de l’eau », opère rapprochements, glissements, fusionnements qui nous déposent au cœur du « cœur du merle ». L’expérience est sensible, les osselets transmettent à l’intérieur les vibrations du dehors.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.