Emmanuel Moses

« Le voyageur amoureux », éditions Al Manar, 2014.
Extraits publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Le voyageur amoureux 1

Né en 1959 à Casablanca, petite enfance à Paris puis en Israël, en 1986 Emmanuel Moses revient en France où il vit aujourd’hui.
« Qu’on se le dise » : le recueil commence par une proclamation, une annonce de bateleur et comme l’indique le titre, il y sera question d’amour, d’un amour adressé parfois mais surtout d’un état d’amour du monde et de ses phénomènes.
Dans ces hymnes il arrive d’entendre des fragments de paraboles (« L’enfant demande à son père: c’est encore loin » ) ou de prophétie (« Heureux celui qui a vu la pleine lune au-dessus de la ville plantée comme un drapeau / Comme une échelle vers le monde du rêve ou de l’esprit »).
« Le monde apparaît et disparaît autour de moi / J’apparais et disparais au milieu de lui / Je suis pourtant ancré au milieu du monde » : planté en terre, le poète nous fait la courte échelle pour entrevoir « Toute une vie hors du monde », l’au-dedans de la vitre sur laquelle il dessine (« … il n’y a que les enfants et les poètes pour dessiner sur les vitres »). Il n’est pas surprenant de croiser Khayam et Hafez, les deux mystiques persans ou de percevoir des échos du Cantique des cantiques (« Une personne parle de l’âme qui désire son Dieu / Comme le chevreuil désire un cours d’eau ») : ce voyageur, par la vitre du poème me donne à éprouver le monde et à présumer d’un sens à ses phénomènes.

Jacques Vincent

Cécile A. Holdban

« L’été », éditions Al Manar,  2017.

Lu par les Louiseuses : Stéphane Carn, Elen Le Trocquer & Bénédicte Maillard au café-librairie l’Ivraie. Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Cécile A. Holdban, « L’été » 2

«  Je te prends par la main / nous traversons le jour trop clair, l’abreuvoir, les volets /de bois, la robe de fillette / et tu deviens qui je suis ». Dans le première partie qui donne son titre à l’ouvrage, je me plais à considérer que c’est l’été lui-même qui s’incarne dans ce « je » et s’adresse à l’autrice.
« j’avais une faim de bois, / de chevreuil, de course et d’aubier / et les forêts naissaient au galop de mon souffle ».
L’attitude contemplative et l’attention flottante qui guide l’écriture autorise toutes les métamorphoses : « pour extraire la douleur / terrée au fond de la gorge / on peut se transformer en ville côtière / aux ruelles étroites… ».
Si la saison d’été s’éclate dans ses splendeurs : « je suis en morceau / libre puisque je chante / éparpillée dans le cosmos / fragments de miroir plantés au ciel / les étoiles nous regardent enfin », elle nous rappelle que l’immensité peut aussi prendre soin de nous. Orphée, Dionysos et Osiris sont discrètement convoqués dans cette dernière stance d’un poème qui dit aussi « l’extase des corps transformés en jardins ».
Dans le reste de l’ouvrage, « Destination inconnue » est un recueil de pensées, de portraits, d’hommages et « Santas & Santos » raconte des moments de voyage en Équateur, « pays d’une seule saison ».
Chez Cécile A. Holdban, « l’inlassable langue qui parle » le fait dans la simplicité et l’économie du verbe et le lyrisme qui sonne toujours juste (« je me glisse nue / sous l’écorce de la nuit » ) nous maintient au plus près de l’émotion.
« À la grotte de San Pedro suspendue entre deux abîmes, / on vient à la tombée du soir éprouver le vertige / dans le serpent des torches sinuant vers le ciel, ». La langue ne décrit pas l’espace, elle le crée.