Orée Li

Poète et marionnettiste, Orée Li se produit dans des récitatifs musicaux.

J’ai le sang de saison, anthologie Triages, éditions Tarabuste, 2023.

Accueillie avec six autres auteurs dans cette anthologie, Orée Li, sous un titre qui regroupe trois textes, met les mots en bouche, leurs parfums, leurs saveurs, leurs textures, leurs goûts salé, sucré, pimenté, amer. Dans une sorte de journal en marge de l’existence ordinaire elle s’ouvre à l’univers à travers l’enfant qui l’habite. Avec sa langue elle en goûte les formes, s’invente en de minuscules récits (« Je me suis mariée avec des pommes pourries »), se métamorphose (« ce matin / je me réveille blanche / dans un grain de riz noir »), fait tinter les vers « quand crépite les reliquats de la cafetière », les regarde s’écouler « comme de l’huile de cameline / sur le parquet », se laisse surprendre par des allitérations (« je pense / curcuma et m’écroule »). Avec ravissement le temps suspendu se désemploie dans la musicalité de ses poèmes pour laisser place au délice de l’instant « dans toute sa normalité mystique ».

Orée Li, J’ai le sang de saison, anthologie Triages, éditions Tarabuste, 2023.

Jean Le Boël

Né en 1948, Jean Le Boël est aussi romancier, essayiste et éditeur.

et leurs bras frêles tordant le destin, éditions Henry 2023.

« N’entendrons-nous pourtant, ces voix innombrables dont fourmille notre sang, qui répètent que l’exil n’est pas à qui sait accueillir? ».
Accueillir: un verbe qui définit si bien l’écriture de Jean Le Boël: « viens dans ma maison / demain nos bâtirons la tienne ». Verbe qui pourrait aussi s’appliquer à son activité d’éditeur .
Ses poèmes sont ceux d’un guetteur, « compagnon ordinaire », parmi nous, qui est attentif à ce qui vit, à ce qui s’efface comme les « visages et postures sur les photographies » et par les mots « tout un monde renaît / de gestes et de gens / qui se font jour ». Son écriture est parcimonieuse, précise, juste car issue du « silence [qui] coule à nos oreilles ». Il définit la poésie comme une insurrection, paisible insurrection d’un « ouvrier du verbe ». Il écrit plus loin qu’elle est résurrection et le poème (« lieu pour te cacher ») est conduit par l’amour des êtres et des choses, chacun participe à célébrer un monde sans majuscule qu’il nous invite à considérer, à aimer; un monde où dieu même est petit.

Jean Le Boël, et leurs bras frêles tordant le destin, éditions Henry 2023.

Ritta Baddoura

Née au Liban en 1980, Ritta Baddoura vit en France et écrit en français.

Parler étrangement, l’Arbre à paroles, 2014.

Dans ces poèmes en prose qui lui valurent le prix Max Jacob en 2015, Ritta Baddoura se raconte à travers la relation complexe qu’elle entretient avec sa langue, langue première coupée de langues secondes qui se parlent dans son pays d’origine, le français mais aussi l’anglais et l’italien. La langue protège les enfants qui se font des histoires contre les peurs de la guerre et celle qui veut croire qu’en apprenant l’autre langue on peut devenir un peu autre et tromper la mort. Si l’enfant se met à l’abri dans des cartons, l’adulte le fait « Dans le sommeil heureux de la bibliothèque ». La langue est aussi celle de l’amoureux étranger qu’un baiser glisse dans sa bouche.
Coupée s’entend ici dans trois sens, mélangée comme on coupe un vin, mais aussi séparée de la langue natale et enfin métaphoriquement (« je vais te la couper ta langue ») lorsque la mère reproche à sa fille de ne pas la tenir sa langue au risque d’éveiller les soupçons de la milice. La langue qui protège peut aussi devenir dangereuse.
« La guerre m’a faite. Mon accent est béant », cette béance est une vulnérabilité en même temps qu’une ouverture à l’autre et si Ritta Baddoura vit aujourdhui en France et écrit en français, « la langue d’où je suis morte est collée sous la peau de ma langue » nous livre-t-elle.

Ritta Baddoura, Parler étrangement, l’Arbre à paroles, 2014.