François Graveline

Né en 1959, François Graveline partage sa vie entre le Puy-de-Dôme et la côte landaise.

La lette, L’Étoile des limites, 2021.

« Au commencement fut une bande de sable ponctuée de touffes d’herbes, une steppe étroite séparant la forêt des Landes de la dune atlantique, la lette. ». Un commencement donc, ce creux, lieu initial et initiatique pour un enfant solitaire qui venait faire ses « premiers pas sur une autre rive du monde ». Bravant les moqueries, il s’affirme « letton » parmi d’autres lettons, des « amiginaires », « des acrobates du verbe, des disciples improbables, des semeurs de belle aventure » qui lui viennent avec la poésie. « J’ai cru que la poésie / était l’autre rivage // je le crois encore // j’écris toujours le blanc des mots », l’autre rivage qu’il contemple depuis « une grange isolée » qui lui était « un embarcadère ». Cette façon de dire « oui » qu’a l’enfant habité par tant de voix inquiète les parents qui l’écartent de la lette: « On m’ôta mon visage, on m’offrit un masque. On m’enseigna des formules pour ne rien dire, être le moins possible ». Exilé de la lette, il découvre un « garage lointain » d’où émanait une odeur qu’il identifia « comme étant l’odeur du néant. « Face au néant (écrit-il) / je n’ai d’arme que le feu d’être // et la lette pour horizon ».
« Mes mots voient ton visage »: les dernières lignes s’adressent au lecteur qui n’est plus « amiginaire » à qui donner sa propre voix mais l’autre qui n’habite pas cette vallée « entre deux mondes » et à qui il peut écrire « enfin, nous sommes ».

François Graveline, « La lette », L’Étoile des limites, 2021.

Denise Desautels

Denise Desautels née à Montréal en 1945 est poète et autrice de dramatiques radiophoniques.

L’angle noir de la joie, Poésie / Gallimard, 2022.

Comme une rivière, l’écriture de Denise Desautels creuse ses ombres, « contre l’épuisement du doute / elle écrit / en chute libre » depuis les traces qu’ont laissées son histoire mais aussi depuis les traces que laissent en elle les œuvres d’artistes plasticiennes avec lesquelles s’établit un lien intime. Sa langue se déploie « creusant une pensée » tout au présent de ses énonciations. La syntaxe ordinaire y est bousculée, des phrases nominales ou interrompues qui luttent contre le silence des non-dits. Une langue qui cahote, qui se dit pour survivre à ses propres douleurs et au chaos du monde. Il importe de s’entendre la dire pour en apprécier l’élan, les rythmes, la couleur. Le sens est à ce prix. J’y perçois de la mélancolie mais pas de désespoir et si « le poème s’efface à mesure qu’on l’appelle », l’auteure se tient « démesurément debout », ancrée sans illusion dans la réalité du monde, confiante dans le pouvoir de l’écriture, « j’attends qu’un mot ou deux interrompent ce chaos » écrit-elle au vers suivant.

Denise Desautels, « L’angle noir de la joie », Poésie / Gallimard, 2022.

Cathy Jurado

Cathy Jurado, née en 1974, vit et en enseigne la littérature à Besançon.

Intérieur nuit, L’Ail des ours, 2023.

Dans ce recueil en huis-clos qui débute un hiver et s’achève à l’automne de l’année suivante, une femme écrit à un homme absent mais toujours aimé depuis l’enfance. De poème en poème on découvre la puissance destructrice d’une passion aux accents mortifères (« je me suis prise à toi / comme on se jette d’un pont ») qui l’empêche d’accueillir l’amour de celui chez qui elle vit, l’ici  d’ou elle écrit, le géographe qui « …connaît / les zones de plissement / les vallons douloureux » (« il sait / la topographie de ma solitude »).
Ce chant d’amour éperdu pourrait être un tango ou une chanson mélancolique interprétée par la regrettée Lhasa de Sela d’ailleurs évoquée dans ces lignes. Au dernier vers se rompt l’anneau de l’enfermement: « — je remets du rouge sur les possibles ».

Cathy Jurado, « Intérieur nuit », L’Ail des ours, 2023.