Laurent Albarracin

Laurent Albarracin, né en 1970, vit en Corrèze où il anime les éditions « Le cadran ligné ».

Si étant faux, L’Étoile des limites, 2022.

Un postulat (où si est adverbe et note de musique quand faux est adjectif autant qu’outil agricole) nous fait entrer dans ce poème. Commence alors la lecture d’un texte qui s’écoule « dans un charroi / de rivière / parallèle » dont l’auteur veille paradoxalement à « tenir le cap / relâché / courir le risque / caracolé », laissant le mot devancer le sens tandis qu’ « à l’arrière roule / la raison-balai ». Laurent Albarracin laisse flotter la langue en jeux de mots, détournements (« puisque / puisque / rage »), remplacement d’un mot par un paronyme (« lacère / par d’autres moyeux »), allitérations (« la pelle / boutant / sur de durs dehors »), chiasmes et néologismes (« les fleurs / boivent les lèvres // à moins qu’elles ne lèvrent leurs bu »), indifférenciation des sens propre et figuré (« comme si l’on / jetait son dévolu / par la fenêtre »), métaphores surprenantes (« avec de grands airs / de linoléum / soupirant »), définitions farfelues (« susciter c’est / sucer les pis / de l’absence ») et toutes figures souvent porteuses d’un humour latent  qui jaillit parfois en rire au hasard d’un détournement (« quand bien même / une taloche jamais / ne gâchera le hasard »).
Des stances brèves en distiques, tercets, quatrains et même un quintile sonnant comme des proverbes font avancer ce texte (parfois méta-texte) en saccades qui s’achèvent sur une définition énigmatique aux allures de contrepèterie (« si étant / la règle / dentée / de soute »).

Laurent Albarracin, Si étant faux, L’Étoile des limites, 2022.

Annie Wallois

Originaire du Pas de Calais, Annie Wallois vit à Tourcoing et pratique la lecture publique pour faire découvrir la poésie des autres.

Comme on s’assure du sol, éditions Henry, 2022.

Cette méditation sur un parcours de vie nous inclut. Elle se déroule en quatre parties dont la première dresse un constat sur ce qui nous rassemble (« Nous pétrissons l’air de nos formes changeantes ») et nous sépare (« Tant de nous / Assis aux portes de l’abondance »), ce qui rapproche (« On couve en soi un œuf ignoré ») et ce qui nous encombre (« Comme si on y était toujours / Pour quelque chose / Un peu »).
Dans la deuxième partie « On ouvre la fenêtre / Et c’est l’espace qu’on libère », avec les oiseaux, les arbres, le ciel, le vent; « Le vif instant » y prend sa place lorsque paraît « Un collier de fines grues » et « Dans l’inertie de l’instant / Se fabriquent les lointains ».
La troisième partie du recueil se nourrit d’évocations de moments d’enfance de l’autrice quand « Poules et coqs l’ont vue grandir / Dans le vent de l’Artois ». Elle nous fait voir « Une coccinelle sur l’ortie », toucher d’une « petite main » le froid de la neige et sentir « l’odeur du foin ».
La quatrième partie où « L’hiver n’a pas blanchi les souvenirs » est au présent des mots « Qui se posent sur les sentiers autrefois martelés ».
Si la pensée qui guide ces vers est pleine de gravité, l’écriture qui la dit avec grâce s’ancre dans un territoire d’émotions. « Je », séparé du pluriel, devient sujet du dernier poème : « Je décide en oiseau // Si je ne trouve pas (le chemin) dans la jungle des mots / je le lirai peut-être dans le feu continu d’un regard »; l’espoir qui luit est en l’autre.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture et mise en son: Jacques Vincent.

Jean Le Boël

Né en 1948, Jean Le Boël, poète est aussi romancier et essayiste.

Jusqu’au jour, éditions Henry, 2019.

Chants méditatifs qui prennent source dans l’enfance, dans « un pays d’ombres douces ». L’auteur d’ascendance rurale s’incarne dans un « je » mais surtout dans un « nous » auquel il se vit étroitement lié (« en nos corps habitent les ancêtres ») et auquel il s’adresse comme à lui-même et à nous tous dont il ne s’exclut pas, se considérant aussi comme acteur de ce « monde absurde / … / où personne ne voit venir / la vipère qui se défend / et mord le talon des jeunes femmes » – pas même le poète. Dans ces vers qui parlent « de pommes et de tâches peineuses / de bêtes lourdes », évoquent des gens dont les « visages s’effacent sur les photographies » et qu’on avait persuadés « que la terre était trop basse », j’entends parfois au loin la voix de Jean Follain. Conduites par « le désir [qui] s’accroche aux herbes folles », il y a certes une mélancolie dans ces lignes qui sont comme ces «  objets de rien dans une coupelle / [que] / parfois notre main / tendrement effleure », ces poèmes sont à toucher autant qu’ils touchent et en eux se lit toujours et « partout la vie obstinée ». De ce monde « qui en voit la beauté / sinon nous »?

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mis en son: Jacques Vincent.