Claudine Bertrand

Claudine Bertrand, poète québécoise, née en 1948, participe activement au rayonnement international de la poésie francophone.

Fleurs d’orage, éditions Henry, 2015.

« La foudre a frappé / … / il ne cesse de pleuvoir »: c’est le feu en allitération qui marque le début de pages qui vont s’écouler, vives, en vagues de quatrains entre des rochers de citations de Roland Giguère, autre poète québécois cité en tête de recueil, mort en 2003, qui fut l’ainé de Claudine Bertrand et dont la présence stimule l’avancée de ces lignes en mouvement. Les quatre parties de ce recueil de poèmes en quatre stances de quatre vers encadrent une dérive rêveuse qui aspire à « Pénétrer le fond du vivre » en des mots qui « cherchent en vain / la langue des origines ». Outre Roland Giguère à qui s’adressent souvent l’auteur, autant qu’à elle-même et à ses lecteurs, on y croise Homère (« le poète aveugle ») et Rimbaud.
« Entends-tu la marée / ses hauts ses bas / et le vent de l’alizée / qui frappent à la tempe »
Je me laisse conduire par la fluidité de cette langue (sa musique) sur laquelle brûle des « voyelles flambantes », autant que par ses opacités qui ressurgiront dans le « silence volubile » quand ma voix leur donnera raison.

Claudine Bertrand, Fleurs d’orage, éditions Henry, 2015.

Luis Mizon

Poète et romancier, Luis Mizon, né à Valparaiso en 1942 est mort en 2022 à Paris.

Le soudeur de murmures, Folle Avoine, 2017.

« partir n’a jamais été mon vrai désir / mon corps est casanier » écrit en français cet exilé chilien qui, fuyant le régime imposé par le général Pinochet, vit en France depuis 1974.
Au début de chacun des deux ensembles du recueil, une question est posée: « Qui suis-je? » dans Parapluies de silence et « Dans quel jeu te caches-tu? » en premier vers du Soudeur de murmures. Avec des réponses auxquelles s’ajoutent d’autres questions nous sont livrés des éclats flottant dans la mémoire d’une première personne du singulier qui marche, refait le chemin, se penche, se submerge, tourne, monte, prend, caresse, … qui, comme un chien, lève parfois « une patte pour écrire un poème ». La lumière, le soleil « qui remplit la table » inondent les pages de clartés et d’ombres.
« j’ouvre ma fenêtre et ma pensée s’envole / détachée de ma main », il y a de l’air, de l’espace dans ces poèmes où « le vent circule [même] sous l’oreiller ».
« et quand le soleil s’endort / reste toujours la mer / habillée d’Albatros », dans cet univers mental où tout est si vivant, la lune (dont la matière fait l’âme) et les étoiles éclairent la nuit de l’arbre qui traversa la mer.
« Un homme n’est qu’une île / sur la terre aride / mais sa semence d’étoile blessée / a besoin de la mer / de l’arbre / et de l’oiseau ». La mer, l’arbre, l’oiseau et le cheval, le soleil, la lune: des mots qui détiennent l’essentiel et sont matières à modeler, à souder, territoires où habiter et si parfois à l’exilé « la lune / murmure quelque chose encore / sur un probable retour », le poète ne la croit plus; « ce qui reste encore à écrire sur / le trottoir / sera ma maison dessinée à la craie »: c’est dans l’œuvre qu’il s’enracine.  

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture et mise en son: Jacques Vincent.

Jeanne Bastide

Jeanne Bastide fut enseignante et anime des ateliers d’écriture.

L’âpre beauté du paysage, L’Ail des ours, 2022.

« À travers les herbes sèches de l’été, tu apparais », première ligne du premier poème. Ce reflet qu’elle voit d’elle-même déambulant dans un paysage méditerranéen, de poème en poème, parcourt un paysage intérieur d’ombre et de lumière. L’autrice se livre dans le récit de ce cheminement. Aventure dans laquelle l’écriture a toute sa part. De l’ombre où « Le froid se met à grignoter les os », où le temps est « Dilaté au maximum », temps où « Tout se mélange. Tout se disloque », le désir a disparu mais la vie demeure, d’abord avec ses questions (« la vie est-elle en train de naître »). Dans cette obscurité la voix alliée d’un nous ou d’un on, voix rassurante de la tribu humaine, pluriel qui rompt la solitude du singulier, lui fait savoir qu’« au delà de la langue qui creuse le désir », au-delà du fait que nous soyons « ancrés en nous-mêmes […] il y a une sortie, une lumière… là tout au fond ». À la voix défaitiste (« Que crois-tu? Derrière l’horizon il n’y a rien ») elle répond: « On ne cesse de renaître, tu le sais ».
« Ton élan inachevé t’a laissé en suspension », c’est de cette suspension qu’écrit Jeanne Bastide. Arrive un temps où les sens accueillent l’extérieur dont les couleurs reparaissent. « Tu rentres » écrit-elle en clausule du dernier poème.

Jeanne Bastide L’âpre beauté du paysage, L’Ail des ours, 2022.