Claude Favre

Claude Favre « a égaré sa biographie ».

Sur l’échelle danser, Série discrète, 2021.

« Marcher n’aller nulle part, marcher longtemps, marcher avec les mots des autres, contre l’essoufflement, … », cela, c’est la danse de Claude sur l’échelle planétaire qu’elle parcourt en correspondante de guerre, dans l’urgence de dire toutes souffrances de victimes, rendant compte de faits « Dans plusieurs mondes à la fois », qui viennent rarement nous toucher autrement que par la presse écrite ou les images du JT. Claude, elle, en saigne. Elle se fait médium, « Par autre chose que soi-même traversé » pour les accueillir en empathie et « Danser, se délester de tous ces corps en nous, danser de tous ces corps enclos ».
L’écriture inquiète, à la syntaxe chahutée, truffée de barbarismes, est faite d’éclats aigus assemblés en mosaïque autour de « jardins d’autrui » (ainsi désigne-t-elle les citations). Elle est ponctuée de verbes isolés qui restent à l’infinitif, sans sujet ou plutôt sujets invisibles, personnes en fuite ou en errance; à la toile de leurs récits se mêle le fil de l’histoire et des colères de l’auteure.
Dans la dernière page de l’opuscule avec l’inquiétude « rôde la panthère de Dante ».

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: jacques Vincent.

Jean-Pascal Dubost

Jean-Pascal Dubost né en 1963 vit en forêt de Brocéliande.

Nouveau fatrassier, Tarabuste, 2012.

Dans l’un des ensembles intitulé Mangerie qu’il décrit comme « simple fatras de brouèmes manducatoires », l’auteur nous avertit: « Tu l’auras entendu, lecteur, ne t’aventure pas à l’élaboration de recettes qui suivraient,… », ce sont avant tout les mots qu’il nous invite à déguster. Ses proses en sont gourmandes au sein de paroles qu’il « roule et boule dans [sa] bouche mal embouchée » et qui mettent en appétit, donnent envie de voyager dans les dictionnaires qui « avaient divisé le monde sans imaginer une minute que les mots d’abord vivent notre vie — », dictionnaires usuels, de rhétorique, de biologie, de botanique, de vènerie, de médecine, de patois, … tous heureusement accessibles en ligne. Il est glouton de mots rares, de mots oubliés: « pérégrinant dans la langue mentale en pérégrin gargantuesque j’avale et j’avale et j’avale… ». Derrière ses archaïsmes épicés, barbarismes juteux, néologismes poivrés, calembours salés, allitérations astringentes, assonances parfumées (« une voisine dont le cul fut vu nu ») la langue de Rabelais est en filigrane; l’humour, vous l’aurez compris, en est aussi une composante.
Des poèmes de ce fatras les mots « valent » et ne sont « Pas de ceux dont l’ô déborde des vers et coulent se jeter dans une mer d’eux-mêmes qui touche le cœur des hommes », fatras dans lequel il a la délicatesse de nous guider dans son Avant-dire, ses notes et ses Précisions.
Cette « langue-monstre » qu’il construit « en mauvais arrangeur de l’arrangement convenu des mots et des phrases », quel plaisir de la lire à voix haute pour en éprouver toute la vigueur! Dont acte: 

Musique: Magalo Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Inger Christensen

Inger Christensen née au Danemark en 1935 est morte en 2009.

Alphabet, Ypsilon éditeur, 2014.

« Je regarde les mots comme des structures biologiques, des cellules vivantes » a-t-elle déclaré dans un entretien et c’est bien comme un organisme vivant que se déploie ce recueil selon deux principes d’évolution: la suite de Fibonacci où chaque nombre est l’addition des deux précédents (0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, …) dicte le nombre de vers attribué à chacun des chapitres dont le premier mot commence par une lettre de l’alphabet décliné.
« … je jette un caillou dans l’eau / regarde comment les ronds / se dilatent, atteignent même / les plus lointaines côtes ». Ainsi en est-il de cet ensemble de poèmes, cette organisation de mots, de syntagmes, de phrases qui s’amalgament en un souffle qui tend à nommer pour faire exister tout ce qui est.
« les abricotiers existent, les abricotiers existent » (la traduction française du premier mot du premier poème d’un seul vers commence par la lettre A comme le mot danois, ce qui n’est pas le cas de tous), né d’un noyau invisible, le nommer fait exister l’abricotier. Commence alors une énumération qui donne aux choses, aux êtres, aux phénomènes une existence qui sera maintenue même après leur disparition. Comme l’écrivent en postface les traducteurs Janine et Karl Poulsen, « n’est vraiment mort que ce qui a disparu de la mémoire alphabétique ».
« … regarde le tourbillon / de la tempête de sable », le souffle des poèmes qui englobe le proche et le lointain, ce qui fait la douceur de la vie autant que ce qui la menace, le bien, le mal, s’élancent librement dans un espace aussi vaste que le monde. Plus que toute autre, cette poésie appelle la lecture à pleine voix.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.