Cécile A. Holdban

« L’été », éditions Al Manar,  2017.

Lu par les Louiseuses : Stéphane Carn, Elen Le Trocquer & Bénédicte Maillard au café-librairie l’Ivraie. Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Cécile A. Holdban, « L’été » 2

«  Je te prends par la main / nous traversons le jour trop clair, l’abreuvoir, les volets /de bois, la robe de fillette / et tu deviens qui je suis ». Dans le première partie qui donne son titre à l’ouvrage, je me plais à considérer que c’est l’été lui-même qui s’incarne dans ce « je » et s’adresse à l’autrice.
« j’avais une faim de bois, / de chevreuil, de course et d’aubier / et les forêts naissaient au galop de mon souffle ».
L’attitude contemplative et l’attention flottante qui guide l’écriture autorise toutes les métamorphoses : « pour extraire la douleur / terrée au fond de la gorge / on peut se transformer en ville côtière / aux ruelles étroites… ».
Si la saison d’été s’éclate dans ses splendeurs : « je suis en morceau / libre puisque je chante / éparpillée dans le cosmos / fragments de miroir plantés au ciel / les étoiles nous regardent enfin », elle nous rappelle que l’immensité peut aussi prendre soin de nous. Orphée, Dionysos et Osiris sont discrètement convoqués dans cette dernière stance d’un poème qui dit aussi « l’extase des corps transformés en jardins ».
Dans le reste de l’ouvrage, « Destination inconnue » est un recueil de pensées, de portraits, d’hommages et « Santas & Santos » raconte des moments de voyage en Équateur, « pays d’une seule saison ».
Chez Cécile A. Holdban, « l’inlassable langue qui parle » le fait dans la simplicité et l’économie du verbe et le lyrisme qui sonne toujours juste (« je me glisse nue / sous l’écorce de la nuit » ) nous maintient au plus près de l’émotion.
« À la grotte de San Pedro suspendue entre deux abîmes, / on vient à la tombée du soir éprouver le vertige / dans le serpent des torches sinuant vers le ciel, ». La langue ne décrit pas l’espace, elle le crée.

Anne-José Lemonnier

Publié avec l’aimable autorisation d’Anne-José Lemonnier dont la voix s’est jointe à la lecture.

A-J Lemonnier
Éd. Diabase, 2018

Originaire d’Angers, Anne-José Lemonnier, est venue s’installer dans le Finistère au bord de l’océan, à Saint-Nic, entrée de la presqu’île de Crozon, où elle vit aujourd’hui. Elle exerce le métier de bibliothécaire. Le prix Georges Perros lui est attribué en 2005 pour « Falaise de proue ». La plupart de ses ouvrages est publiée aux éditions Rougerie.
Son écriture, en poésie ou en prose, qui laisse entre les lignes la part belle à la contemplation, donne au proche, au familier un goût d’éternité et à l’instant, les couleurs de l’infini : « Le temps a lavé la plage / longue et lisse de temps / qui recommence // […] //Et le mot vœu / laisse à nos lèvres / un goût d’étoile filante ». Dans ces deux stances extraites de « Gueule de poésie », chaque vers est comme une question qui vient frôler les origines avec l’air de ne pas y toucher.
« Un peu de rouille / dans les mots / gagne aussitôt / la feuille / blanche ».
Anne-José partage le présent de ses émerveillements en donnant matérialité aux mots qui les disent. Au-delà de la page, si on côtoie souvent le disparu, c’est dans la légèreté de l’accueil et jamais dans le regret. Lumière et temps y sont indissociables.
« Si ordinaire / le miracle / d’une minute / de jour en plus ».
La lecture enregistrée, sur le fil mélodique de « Polyphonie des saisons » (éditions Diabase, 2018), est aussi composée d’extraits de « Archives de neige », « Falaise de proue », « Gueule de poésie », « Une langue sauvage », « Les portes de la presqu’île » (éditions Rougerie).

Rougerie, 2000

Jules Laforgue

« L’Imitation de Notre-Dame la Lune » & « Des Fleurs de bonne volonté », éditions Poésie / Galllimard (2007)

Albums.

J. Laforgue

Né à Montevideo en 1860 d’un père et d’une mère française, Jules Laforgue arrive en France à l’âge de six ans. C’est en autodidacte qu’il se tourne vers la littérature. Lecteur auprès de l’impératrice allemande Augusta de Saxe-Weimar-Eisenach, il passe cinq années à Berlin avant de revenir à Paris où, atteint de phtisie, il mourra à l’âge de vingt sept ans. Il appartient au groupe dit des symbolistes.
Ses poèmes sont empreints du pessimisme et de la misogynie d’un Huysmans, colorés aux teintes de Courbet et parfumés d’humour mélancolique. Le temps y est météorologique avec des ciels bas de dimanches hivernaux.
Des formes telles que l’ode, la ballade, la complainte, la chanson, d’une métrique classique (alexandrins, octosyllabes, …) en rimes plates, croisées ou embrassées, sont souvent bousculées par l’utilisation d’expressions familières et de la langue parlée : « Tout n’en vient pas moins à la mort / y a pas de port ». C’est peut-être aussi de la fréquentation du Club de Hydropathes qu’il s’autorise allitérations burlesques (« Elle aime tant errer tard ») et calembours « Qui nous suivent […] ainsi que des Langes gardiens ».
Détours par l’humour et l’autodérision, les fantaisies d’un imaginaire en réplique à « Des Sphinx brouteurs d’ennui aux moustaches d’airain » et les jeux qui doivent leur goût à ceux de l’enfance (« […] qu’ils sont fous / Les albums ! et non incassables mes joujoux ! »), ne sont en rien des fuites et n’excluent ni la gravité ni la lucidité de leur auteur. « Mais peut-il être question / D’aller tirer des exemplaires / De son individu si on / N’en a pas une idée plus claire? ».
Aussi conformes à l’air de leur époque que soient certains poèmes de « L’Imitation de Notre-Dame la Lune », par-delà les influences traversées jusqu’aux vers libres dont on dit qu’il fut l’inventeur, l’écriture de Laforgue, est portée par une maîtrise alliée à une sincérité qui lui confèrent sa singularité.

Jacques Vincent