Céline De-Saër

Céline De-Saër, diplômée en lettres modernes, formatrice, anime des ateliers d’écriture.

La veine des étoiles phonétiques, Atelier de l’agneau, 2024.

« Pus ou moins obéir à ce qui est interdit / Le désert en ligne de mire derrière nous, / la mer en ligne de mire devant nous. ».
Ce qui est écrit dans l’espace et le temps entre les deux, ce long poème est le voyage même. Voyage en pays intérieur à l’écoute des voix invisibles dans la matière de la nuit, accompli les yeux fermés pour mieux voir, dirigé vers « cet autre côté de la nuit ». L’écriture m’évoque l’ascension d’une paroi dans une économie du souffle où chaque mot, chaque syntagme est un prise conquise vers « La langue bleue des étoiles ».
« Je continue à tenter ce que je sais perdu » écrit-elle dans un questionnement métaphysique. Il y a la mort, la perte, le « mal à la tête dans le ventre » mais la détermination et le courage ne cèdent à la plainte pas plus qu’à l’âpreté de la route et aux séductions du lyrisme, même si « Il manquera toujours les mots des autres mots: / ceux qui n’existent pas ».

Céline De-Saër, La veine des étoiles phonétiques, Atelier de l’agneau, 2024.

Ariel Spiegler

Ariel Spiegler est née en 1986 à São Paulo.

Le mélange de l’eau, éditions Corlevour, 2023.

« La radio grésille dans la voiture / une pluie battante s’écroule sur le pare-brise ». Passager dans le confort de l’habitacle, je me laisse conduire de poème en poème. Les mots qui me sont parfois adressés (« Tu te souviens de ce que ça fait / La sensation du sel et du vent ») sont si légers qu’il semblent flotter au-dessus des pages. L’écriture les dépose en pétales de confidences, sans les contraindre laissant de l’air circuler entre les lignes. Si les vers sont libres, la fréquence des octosyllabes fait entendre leur musique. lls sont sans ponctuation, sinon quelques points d’interrogation, et débutent avec une majuscule comme si chacun avait de surcroît la liberté d’être commencement d’un nouveau poème. Ils dévoilent le potentiel poétique de « cette vie si mélangée », sa « Beauté aux dents de travers ».
Le recueil est construit en deux parties séparées par une citation d’un sonnet de Shakespeare relative à l’amour. Derrière ces « mots ou brins de mousse » qu’Ariel Spiegler nous confie avec sincérité, derrière l’humour aussi se laisse deviner quelque blessure initiale (« Beau visage où l’on a caché / Petit écureuil n’avait rien compris / Au coin d’un bois ne dit rien de sa douleur »).

Ariel Spiegler Le mélange de l’eau, éditions Corlevour, 2023.

Étienne Paulin

Étienne Paulin, né à Angers en 1977, vit dans le Finistère.

Le Bourriquet Vlan-Vlan, éditions Henry, 2024.

Ce recueil de poèmes en prose s’inscrit dans une tradition littéraire héritière de Dionysos, passant par les fatrasies du moyen-âge, Tristan Tzara, Philippe Soupault, Benjamin Péret, Lewis Carol, Max Jacob, Henri Michaux, Roland Dubillard (pour ne citer qu’eux).
« ça cloche, n’aspire qu’à s’effondrer », nous révèle l’auteur dans Art poétique en page 21. « ça cloche, n’aspire qu’à s’effondrer », et pourtant le poème est là, sur la page, devant moi. Pour le poète qui ignore encore où ses premiers mots vont le conduire, chaque poème est une aventure. Le poète n’est pas « au service d’une autre vérité que celle qui est à découvrir » écrivait Milan Kundera dans L’Art du roman.
Je suis conquis par la liberté prise dans ces lignes qui, semées de graines de déraison, prennent place entre rêve et conscience et ne sont soumises peut-être qu’aux seules raisons de la musique qui les anime. « Alors tout est possible » et si me gagne un élan jubilatoire à la lecture des énonciations saugrenues, des coquecigrues, des allitérations aux allures de virelangues (« le tout fielleux Frédo, le beau-frère »), c’est parce que « On grandit mal, c’est une aubaine ». Pour l’enfant qui s’autorise, « tout peut s’écrire ».

Étienne Paulin, Le Bourriquet Vlan-Vlan, éditions Henry, 2024.