Nancy Huston

Née au Canada en 1953, Nancy Huston, romancière et essayiste vit à Paris.

Chose dites, L’ICONOPOP, 2023.

« (Mensonges, ces vers aussi, / mais n’est-ce pas le cas de tout / analgésique?) »
Ce recueil bilingue, en une succession de cinquante plans rapprochés, égraine le récit d’une ancienne relation amoureuse débutée dans l’aveuglement d’un coup de foudre, relation unique qui plaçait les amants au-dessus « des autres lemmings », relation toxique pour l’une comme pour l’autre.
Réécriture du discours amoureux, cette mise en mots est une mise en scène qui use des moyens de la métaphore, de l’ironie, de l’auto-dérison pour tenir les faits à distance.
« Tu as dit que tu pouvais remplacer mon cœur / […] / j’ai accepté avec joie ».
Tourbillon morbide d’une incandescence qui se mesure « aux rangées de bouteilles vides dans la cuisine », à l’élan amoureux se mêlent hostilité, humiliations, peurs, … dépendance (« je bouffe du sel et crache de la bile / en visant le record mondial / du surplace »). Si ces vers sont adressés à l’ex-partenaire, ce n’est pas pour le condamner mais pour lui faire savoir la réciprocité des torts (« j’ai fait un geste qu’aurait pu / faire un parfait inconnu / un parfait ennemi »).
« Syncope » le poème dont est extraite cette dernière citation se termine par la conjonction de coordination « et », phrase inachevée ouvrant un indicible toujours à l’œuvre.

Nancy Huston, Chose dites, L’ICONOPOP, 2023.

Jean Le Boël

Né en 1948, Jean Le Boël est aussi romancier, essayiste et éditeur.

L’enfant sur la berge, la rumeur libre, 2025.

« Le poète écoute / il entend les affres et la douleur / la joie parfois et puis la peine / le chant du matin ou le ciel qui s’assombrit // et il parle / sa voix porte / celle des autres ».
Ainsi se décrit ce discret moraliste qu’est Jean Le Boël, en empathie avec ce qui vit, souffre et meurt. Il écoute, il entend et par la voix du poème chante le désir, l’amour, l’enfance, le temps et « l’indocile mémoire », l’impermanence. Il nous donne à lire quelques portraits de vivants ou de disparus et même celui d’une maison abandonnée, un rouge-gorge aussi et « un moineau (qui) s’ébroue dans la poussière »…
« Ne cède pas aux mirage des idoles / leurs images ne sont pas la vie »: les recommandations de sagesse qu’il donne le sont avec modestie car aussi bien adressées à lui-même qui n’a pas oublié l’« adolescent perdu dans le désir informe ».
Si « il n’est d’autre retour que l’amour / que le poème que le cœur / saluant les immuables matin », ce retour fait écho au nourrisson esseulé, « balbutiant prisonnier / de l’attente du retour des parents », dans l’effroi d’une perte que rien n’effacera.
Le dernier poème invite cependant à « accepter l’oubli ».

Jean Le Boël, L’enfant sur la berge, la rumeur libre, 2025.

Hélène Sanguinetti

Née à Marseille en 1951, Hélène Sanguinetti vit à Arles.

Jadis, Poïena (une poème), Flammarion, 2025.

« Debout au milieu de la rivière, ce pêcheur déroule la fable du courant, remonte sa propre histoire gonflée de profondeur, si lourde qu’il relance.
Divinités poissons et iris d’eau se partagent les pages capitales. »
Écrit l’autrice dans « Fille de Félicie », deuxième partie de ce livre et réédition d’un ancien texte. Cet art poétique pourrait s’appliquer à l’ensemble de l’ouvrage.
« Jadis, Poïena » commence comme l’Odyssée par l’invocation des Muses. Cette « histoire gonflée de profondeur » nous est délivrée comme un conte chanté par de multiples voix du dedans, dont une intrusive qui vient parfois les couper, quand une voix du dehors, celle de la narratrice s’adresse en prose à Poïena. La mise-en-page est mise-en-scène: parmi les variations typographiques flottent dans les blancs des points qui détournent la lecture sur des sentiers, des figures, comme les signes d’un jeu de piste.
Ces chants n’ont rien de ce qui définit le caractère musical d’un poème (métrique, rime, assonances, …), plutôt s’élancent-ils en lignes souvent brèves (parfois limitées à un mot) au rythme erratique rompu de rejets et accéléré par l’absence fréquente de pronoms (« —Écoutez par le vent, / juillet tremble, plomb / Serre chevilles, soleil fait éclater les yeux »). L’écriture se veut organique (« J’écris dans le noir animal / dans le bleu animal / dans le rouge animal »), faite des frémissements de l’ombre et de la lumière sur des chemins de jadis où nous conduisent les mots.
« Hue les mots! Plus loin encore. » Sont-ils poussés « avant début / d’avant jadis? » Avant même l’élan qui porta les vocables?

Hélène Sanguinetti, Jadis, Poïena (une poème), Flammarion, 2025.