Roland Giguère

Roland Giguère, auteur francophone né à Montréal en 1929 est décédé en 2003. Proche des surréalistes, il vécut quelques années en France.

L’âge de la parole, éditions Typo, 2013.

L’âge de la parole est un recueil anthologique qui regroupe huit ensembles de poèmes en vers libres et en prose publiés entre 1949 et 1960.
« JE SUIS LE MINISTRE DES AFFAIRES INTÉRIEURES, celles obscures, inextricables et le jeu consiste à s’y perdre et s’y retrouver alternativement […] et replonger plus profondément, toujours plus profondément. »
Cet extrait du long poème « Yeux fixes » dit précisément l’intention qui préside à l’écriture. Plonger dans le subjectif, se perdre comme un jeté de dés quand « les plus beaux avenirs » sont consumés par un « ogre odieux » pour se retrouver dans le poème. Tel est le choix du poète, le choix qu’il fait pour « vivre mieux ». « ailes ouvertes sur tout ce qui vit », son écriture se nourrit des matériaux du rêve et de ceux que livrent le fortuit.
Comme dans les rêves, les images précèdent leur sens et la musique qui les met en mouvement en énumérations, assonances, anaphores, allitérations maintient leur pouvoir d’étonnement, conserve intact l’élan du désir, laboure l’attention du lecteur pour que surgisse « le merveilleux possible ». Dans le poème se passe toujours quelque chose.
À voix haute je lis ces pages de tout mon corps.

Roland Giguère, L’âge de la parole, éditions Typo, 2013.

Rosmarie Waldrop

Rosmarie Waldrop, d’origine allemande, née en 1935, vit aujourd’hui aux USA. Elle écrit en anglais. Le traducteur de cet opus, Paol Keineg, est aussi poète.

Répéter les symptômes, traduction Paol Keineg, La Barque, 2024.

« Vouloir ce corps, toujours. Le penser ici. Dans l’anxiété. Dans la peur. Mais vouloir vouloir. Que la lumière ne prenne jamais fin. ». Avec cette injonction exigeante débute le recueil organisé en onze parties, chacune titrée d’un verbe qui la détermine.
Rosmarie Waldrop, en ce partage de prose poétiques converse avec elle-même. Doutes, anxiété affleurent mais aussi auto-dérision (« Au cours d’une soirée je m’éparpille en tellement de moi que je n’arrive pas à m’inventer assez de pseudonymes. »). Ces moi s’interrogent mutuellement dans une écriture en phrases brèves, fréquemment ponctuées, qui ne sont pas signes d’essoufflement mais de ralentissements. Elle « lambine » en écriture.
« retirée dans les deux dimensions de la page », elle s’accroche aux mots, « seul perchoir dans le vide. Qui entoure et menace ». Elle se confie à eux (« Comment pourrais-je me leurrer en croyant que les mots me conduisent à moi-même? »).
Rosmarie Waldrop, âgée aujourd’hui de quatre vingt dix ans, qui écrit « je ne sais comment finir mes jours ‘’avec grâce’’ », en poète préfère laisser le texte se dire au gré des mots « De sorte que l’air circule entre eux. ». Ainsi se maintiendra le souffle.

Rosemarie Waldrop, Répéter les symptômes, traduction Paol Keineg,
La Barque, 2024.

Étienne Faure

Né en 1960, Étienne Faure vit à Paris.

Séries parisiennes, Gallimard, 2024.

Étienne Faure poursuit avec une malicieuse obstination son entreprise d’établir un catalogue universel de nos usages, de nos comportements comme ceux des quelques animaux qui les traversent. Ce recueil est un écho contemporain aux flâneries de Charles Baudelaire ou de Jacques Roubaud. On accède à ces séries parisiennes par seize « côtés » ( « côté rue », « côté cour », etc.) qui ouvrent sur des poèmes en prose pour la plupart et parfois en vers, adoptant même « côté cage » la forme du haïku. Ils nous font rencontrer ce à quoi nous ne prêtons souvent qu’une attention distraite ou ne jugeons digne de notre intérêt. Chacun est déroutant par son écriture en longues phrases accidentées d’anacoluthes, de rejets, d’entre virgules ou parenthèses digressives qui obligent à s’arrêter, comme on consulte un plan de ville, pour revenir au début de la phrase retrouver le sujet d’un verbe.
Certains poèmes nécessitent une station plus longue pour une brève explication de texte ainsi que je le fis en page 60 donnant ainsi plus ample respiration et plaisir à une nouvelle lecture (afin de ne pas vous en priver je la garderai pour moi).
Il y a quelque chose de burlesque dans cette écriture dont le mouvement sans cesse perturbé s’accorde avec l’humeur de ce piéton au regard mobile, à tout disponible et qui ne manque pas d’humour. Les textes s’animent par glissements d’une pensée rêveuse pour venir échouer leurs titres qui invitent aussitôt à une relecture.

Étienne Faure Séries parisiennes, Gallimard, 2024.