Alain Rivière

Né en 1961, Alain Rivière écrivain, peintre et photographe vit entre Berlin et Venise.

Les chiens nus, éditions Conspiration, 2023.

Dans ce recueil en forme de conte philosophique rédigé à la première personne sont inversés les rôles de chiens et de maîtres. Les petits pavés en prose qui le composent portent un regard humoristique sur notre condition comparable à celle de ce chien qui se dit être « dans des milliers de cages ».
L’auteur, ceint d’un collier, mange « dans une gamelle près d’une niche », rapporte avec enthousiasme la balle que lui lancent les chiens, « Fais la fête un matin à un grand chien ». Il est contraint aux promenades sans pouvoir faire ce qu’il aurait voulu (« des éclats, des tortures, des guerres, des carnages »). Ceux d’une meute lui recommandent comme eux de faire semblant. S’il ne peut supporter d’être jour et nuit caressé sur la tête il accueille des confidences, des aveux (« Nous aussi nous acceptons une sorte de jeu »), des interrogations inquiètes (« Ne sommes-nous que la solitude? »), surprend une conversation entre canidés à propos de Camus, se voit confier des pensées, des critiques (« Toi, au fond de toi, quoi que tu penses, tu attends toujours une couronne de lauriers »). Quand tel lui adresse des reproches (« Ton espèce aime trop le dressage »), un autre lui enjoint de ne pas se prendre pour un chien (« Tu n’y arriveras jamais »). Il reçoit aussi des conseils de sagesse (« Viens errer avec nous toute la journée ») puis finira par être abandonné.

Alain Rivière, Les chiens nus, éditions Conspiration, 2023.

Nathalie Quintin-Riou

Nathalie Quintin-Riou est poète et professeure de lettres.

pommelée, L’Étoile des limites, 2024.

« le poème qu’elle voise nous envoise // bouche à bouche du dedans du dehors… » nous envoise, néologisme qui dit le passage naturel du mot au vocable, au poème qui prend vie en notre voix, « … le lacet se desserre poumon à poumon on respire ». Et quelle respiration dans ce recueil d’une âme pommelée où les poèmes qui décrivent, relatent, ou disent l’amour pourraient aussi tous être chantés! Si l’écriture est en vers libres elle réveille cependant des formes anciennes, réminiscences de lignes de Louise Labbé, de la comtesse de Ségur, de Maurice Carême qui participent à l’émerveillement qui se dégage de l’ensemble.
« dans l’amour du vide / dans l’amour finissant du lourd après-midi d’été / la balle comme un cœur s’est mise à battre ».
Certains textes s’ouvrent comme des contes, d’autres se révèlent comptines ou prennent l’allure de proverbes (« au tendre pays des pétales / point d’homélie / girouette grince au vent »). Cette façon de nommer, de prendre distance avec le réel est façon de nous rendre le monde plus habitable, de donner plus de vie à nos vies.

Nathalie Quintin-Riou, pommelée, L’Étoile des limites, 2024.

Aldo Qureshi

Né en 1975, Aldo Qureshi vit dans la Nièvre.

Ground zero, Atelier de l’agneau, 2024.

Ce « Ground zero » nous fait passer de l’autre côté du miroir déformant. Un appartement s’y développe à la façon d’un organisme vivant jusqu’à atteindre la taille d’un ville. Un serveur vocal énumère une liste interminable de motivations d’appels. Un culturiste voulant impressionner les amies de sa femme distribue des comédons. Un cabas révèle son étonnant contenu. Une femme décide de transformer son mari en tapis. Un drone de la Caisse d’allocation familiale pratique une euthanasie. Des reins extraits de leurs poches se laissent caresser et même lécher. Un Mister Freez gèle tout ce qu’il approche. L’auteur est covoituré par le propriétaire d’une « Majorette rouge avec des roues en plastique ». Paraissent des « ciseaux moléculaires » et tant d’autres phénomènes anamorphosés tous de nature nettement hyperbolique. Il arrive même que les textes se libèrent totalement des titres qui les annoncent!
L’écriture d’Aldo Qureshi s’inscrit dans une fraternité de l’absurde: Kafka, Ionesko, Topor, Arrabal, Michaux, Beckett et même Lewis Caroll se sont penchés sur son berceau. Les poèmes, pour la plupart en vers, commencent par une minuscule et s’achèvent sans point final comme pour leur laisser peut-être une chance de muter.

Aldo Queshi, Ground zero, Atelier de l’agneau, 2024.