Marlène Tissot

Née en 1971, Marlène Tissot vit à Valence.

Un jour, j’ai pas dormi de la nuit, la Boucherie littéraire, 2018.

Dans une écriture alerte et proche du parlé, comme guidée par une musique intérieure, se dessine un personnage à mi-chemin entre une frustrée de Claire Bretecher et Woody Allen (sans la psychanalyse), une névrosée ordinaire qui manie avec grâce l’autodérision. Ces nuits blanches noircissent des pages de monologues sur le sens de la vie, le conformisme (« J’ai pourtant tout tenté pour me ranger / appliqué le programme à la lettre / boulot-mariage-enfants, le tiercé gagnant »), la relation amoureuse (« Et si on s’aimait les jours ouvrables »), la dépression (« quand le jour s’est levé, je me suis couchée »), l’ambition (« On nous suggère l’hypothèse de se dépasser / mais je ne parviens même pas à m’atteindre ») et bien d’autres préoccupations de nos vies contemporaines. Le salut est dans le débit scriptural parcouru d’un humour qui, sans être systématique, s’abandonne volontiers aux jeux de mots et rebondit sur des chutes prosaïques (« Les grands esprits se rencontrent / ils baisent rarement »).

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Christian Ducos

Christian Ducos est né en 1955.

« Dans l’indifférence de l’arbre », Le Cadran ligné, 2015.

Les poèmes de ce recueil ont tous la même forme: six vers de peu de syllabes (une seule parfois), posés ainsi qu’un dessin, au centre d’un vaste blanc qui prend valeur de paysage, en deux tercets séparés par un espace, suspens où peuvent prendre place les évocations du lecteur. La mise-en-page est mise-en-scène où le blanc acquiert une présence active.
« cette lumière / illuminant les feuilles tendres / ce n’était que cela // une lumière / illuminant les feuilles tendres »: ce pourrait être un manifeste, les mots alignés, sans verbe souvent, décrivent ce qui est perçu dans une énigmatique évidence. Ce parti-pris s’inscrit dans la tradition de la poésie japonaise et même si la stricte forme académique en un seul tercet n’en est pas reprise, on est parfois touché par le geste délicat et libérateur d’un haïku (« longtemps / après / l’envol // la branche / tremble / encore ») ou la réponse d’apparence tautologique ou paradoxale à un koan, question que le maître de zen Rinzaï soumet à son disciple qui méditera sur la réponse (« au-delà / du cri / de la corneille // le / cri / de la corneille »). Lorsque ailleurs je lis que « dans / l’oubli / de lui-même // l’arbre / est partout chez lui / dans le silence », le poème comme l’induit le titre, évoque la posture du moine en méditation; l’indifférence de l’arbre n’est pas désintérêt mais détachement.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Colette Daviles-Estinès

Colette Daciles-Estinès née au Vietnam, vécut en Océanie et en Afrique et fut paysanne dans les Alpes du Sud.

La mesure des murs, L’Ail des ours, 2022.

« Je me suis retournée et / j’ai vue toute la nuit traversée ». Mot après mot, ligne après ligne, les poèmes de ce recueil déploient un parcours de vie; l’eau, la terre, l’air, le feu y sont omniprésents. Ces odes à la nature écrites à l’aube, sont autant de chants qui accompagnent le mouvement des choses, des êtres et du temps; les règnes s’y chevauchent, s’interpénètrent (« Un troupeau coule le long des lavandes / L’eau des sonnailles irrigue le silence »). Le désir se nourrit de l’écriture qui s’empare de « tout ce qui fulgure » et lorsqu’elle écrit « J’attrape le désir / au lasso des poèmes », c’est pour repousser peut-être la mélancolie qui accompagne l’exil (« Mourir à tout mon paysage / Mourir à tout ce que j’habitais »). Les verbes souvent conjugués à la première personne du singulier sont aussi souvent laissés à l’infinitif, comme des impératifs adoucis formulés par une (ou un) autre pour dicter une intention, « canaliser le flux des souvenirs / les choses jamais écrites ». Le dernier poème, sans point final comme tous les autres, s’achève sur une attente (« Je voudrais qu’un rien me traverse »).

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.