Jacques Ancet

Jacques Ancet, écrivain et traducteur, né en 1942, vit dans la région d’Annecy.

Zone franche, Tarabuste, 2022.

« L’homme / penché /qui regarde / germer les mots / sur la page terre », l’écrivain et le lecteur, à voix hautes, murmurées ou silencieuses s’entendent dire les mots, des substantifs, des verbes, de rares adjectifs si ce n’est des noms de couleurs: jaune et bleu surtout, rouge, vert et blanc aussi, le dénommé comme le perçu de la page. Le mot se substitue souvent au vers comme unité du poème et lui est accordé le temps du rayonnement et d’une résonance possible dans la mémoire du lecteur. Le poème, tel un objet graphique est perçu dans une globalité que l’œil peut aussi parfois parcourir de manière erratique en laissant tout le temps à l’énonciation.
« Un homme écrit dans son jardin / sous la buée des heures », l’auteur « regarde / germer les mots » ainsi le lecteur par dessus son épaule; ce lecteur auquel il s’adresse et dont il appelle la proximité dans L’heure de cendre, prose poétique à la fin de l’ouvrage qui dit l’instant devant la page « dans ce présent où tout semble flotter ». Ce long monologue éclaire aussi Zone franche: « comme on marche, traverser de longs espaces vides jetant ça et là quelques mots, les regardant s’ouvrir ». La marche est de longue date indissociable de l’écriture de Jacques Ancet.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Marlène Tissot

Née en 1971, Marlène Tissot vit à Valence.

Un jour, j’ai pas dormi de la nuit, la Boucherie littéraire, 2018.

Dans une écriture alerte et proche du parlé, comme guidée par une musique intérieure, se dessine un personnage à mi-chemin entre une frustrée de Claire Bretecher et Woody Allen (sans la psychanalyse), une névrosée ordinaire qui manie avec grâce l’autodérision. Ces nuits blanches noircissent des pages de monologues sur le sens de la vie, le conformisme (« J’ai pourtant tout tenté pour me ranger / appliqué le programme à la lettre / boulot-mariage-enfants, le tiercé gagnant »), la relation amoureuse (« Et si on s’aimait les jours ouvrables »), la dépression (« quand le jour s’est levé, je me suis couchée »), l’ambition (« On nous suggère l’hypothèse de se dépasser / mais je ne parviens même pas à m’atteindre ») et bien d’autres préoccupations de nos vies contemporaines. Le salut est dans le débit scriptural parcouru d’un humour qui, sans être systématique, s’abandonne volontiers aux jeux de mots et rebondit sur des chutes prosaïques (« Les grands esprits se rencontrent / ils baisent rarement »).

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Christian Ducos

Christian Ducos est né en 1955.

« Dans l’indifférence de l’arbre », Le Cadran ligné, 2015.

Les poèmes de ce recueil ont tous la même forme: six vers de peu de syllabes (une seule parfois), posés ainsi qu’un dessin, au centre d’un vaste blanc qui prend valeur de paysage, en deux tercets séparés par un espace, suspens où peuvent prendre place les évocations du lecteur. La mise-en-page est mise-en-scène où le blanc acquiert une présence active.
« cette lumière / illuminant les feuilles tendres / ce n’était que cela // une lumière / illuminant les feuilles tendres »: ce pourrait être un manifeste, les mots alignés, sans verbe souvent, décrivent ce qui est perçu dans une énigmatique évidence. Ce parti-pris s’inscrit dans la tradition de la poésie japonaise et même si la stricte forme académique en un seul tercet n’en est pas reprise, on est parfois touché par le geste délicat et libérateur d’un haïku (« longtemps / après / l’envol // la branche / tremble / encore ») ou la réponse d’apparence tautologique ou paradoxale à un koan, question que le maître de zen Rinzaï soumet à son disciple qui méditera sur la réponse (« au-delà / du cri / de la corneille // le / cri / de la corneille »). Lorsque ailleurs je lis que « dans / l’oubli / de lui-même // l’arbre / est partout chez lui / dans le silence », le poème comme l’induit le titre, évoque la posture du moine en méditation; l’indifférence de l’arbre n’est pas désintérêt mais détachement.

Musique: Magali Robergeau & Gérald Méreuze,
lecture & mise en son: Jacques Vincent.