Marina Tsvetaeva

« Grands poèmes », traduit par Véronique Lossky, éditions des Syrtes, 2018

RÊVES, voix russe : Galina Khlebik, voix française : J. Vincent

m. tsvetaeva 2

Marina Ivanovna Tsvetaeva, née à Moscou en 1882 d’un père professeur d’université et d’une mère pianiste vit une enfance troublée par des conflits familiaux. Témoin de la révolution de 1917, elle mène une existence fantasque et douloureuse à la fois. Rentrée en URSS après quatorze années passées à Paris, elle est considérée comme suspecte par le régime Stalinien et ni elle ni son œuvre ne sont reconnues. Elle finira par se pendre en 1941 et ne sera réhabilitée qu’à partir des années 60.Sa poésie narrative est faite de longs poèmes qui prennent source dans sa biographie et dans les récits légendaires. Les notes de la traductrice aident à en suivre des chemins d’autant plus accidentés que l’écriture syncopée multiplie les voix: formules laconiques, exclamations qui se chevauchent en successions d’apartés… Les poèmes, en lignes brèves, nous plongent au cœur de récits rendus parfois obscurs par cette absence de distance; écrits se voulant pour la voix, ils nous obligent à leur respiration. « […] le récit poétiques de Tsvetaeva doit être proféré. Andreï Bieley disait chanté », écrit Hélène Henry dans sa postface. On est d’abord portés par la musique, comme conduits par celle du « Preneur de rats », puis ballotés d’une parenthèse à l’autre avant de revenir au cours du récit. « Chair entière de matière, / (Les comptes dans une reliure / En peau de chagrin) entière / Matière de la chair ». La traduction rend compte au mieux d’assonances et d’allitérations qui sont plus accentuées dans la langue russe. Les assonances font trembler le sens, dériver les analogies mais telle une chorégraphe Marina maintient l’élan et l’unité du poème qui, par détournement du réel nous fait passer de l’autre côté des apparences, au sommet de la montagne, territoire de l’âme qui ne doit plus rien au réel.
« Dans cette maison, les fauteuils — des coursiers! / Ne pensent qu’à jeter bas leurs cavaliers / […] / Voilà à quoi pense le fauteuil, / En serrant son poing de lion! ».
« Tout poème et toute musique sont promesses d’une terre promise qui n’existe pas », écrit-elle à Boris Pasternak.

Jacques Vincent

Kristian Keginer

Kristian Keginer, « Controverses de nulle part », éditions Les Hauts-Fonds, 2020.
L’ouvrage ressemble à l’atelier d’un mécanicien. Sur l’établi, étalés avec soin, rouages, pignons, chaines, courroies toutes pièces démontées d’anciens moteurs puis remontées devant nous en poèmes et poèmes anti-manifestes qui font jubiler la langue conquérante. C’est peut-être une manière pour ce poète brittophone qui n’ a plus publié depuis trente ans de prendre distance sur une colère d’autrefois, de donner voix à la blessure ouverte par l’interdiction du parlé breton pour la muer en vive énergie. Manière aussi de déconfiner le propos pour le rendre universel.
« Le poème se constitue / par la destruction totale / de la langue sauf lui […] et la langue se venge / à la fin / elle dit le silence / envahit tout ».

Extraits publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur. Musiques: Magali Robergeau & Gérald Méreuze. Lecture & mise en son: Jacques Vincent.

Yves Artufel

Il faut repeindre le moteur, Éditions Gros Textes, 2016

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur. Lecteur associé : Gérard Camoin.

Il faut repeindre le moteur

Yves Artufel qui vit dans les Hautes-Alpes où il est né est aussi éditeur (Gros textes) et bouquiniste. « Il faut repeindre le moteur » a déjà été publié dans la revue Décharge.
« Comme chaque jour, il ne reste plus / qu’à nous écouter dériver », dans ce recueil de pensées flottantes qui arborent le « nez rouge du poème », chacun d’eux est un petit miroir où vient se refléter un personnage, fataliste et burlesque, « au bord de la falaise », auquel l’auteur s’adresse quelques fois : « il te reste quelque part la souvenance de sources à laquelle tu es noué ».
« Je connais un type qui cherchait aux fontaines des godasses qui consolent ». De l’ordinaire prosaïque jaillissent des étincelles d’émerveillement dont s’empare un lyrisme joueur qui prolonge la vie, l’amplifie. La langue s’écoule en charriant saveurs, senteurs et couleurs en « une boue de miracle » et entraîne dans son cours tant  d’herbes de vie qui poussent dans le « jardin des mots ».

jacques Vincent